S’il suffisait d’être enterré …
La prière est une des formes rhétoriques dans lesquelles le religieux se dit et s’accomplit. Mais quand nous disons la prière, sacrifions-nous au discours qui en pose l’identité sous des formes diverses? S’opposent radicalement celle que Hobbes définit comme le signe de l’intention d’honorer Dieu, et la prière de demande, qui n’a plus rien à voir avec l’émerveillement du premier mode.

Et pourtant, l’une peut aisément prendre le masque de l’autre pour s’en couvrir. On lira les pages bouleversantes qui terminent La Lettre sur les aveugles dans lesquelles -par Diderot interposé- Saunderson prend le contre-pied de Newton qui avait largement exprimé son théisme. S’enthousiasmer de la beauté du monde n’a de sens que pour ceux qui ont la chance de ne pas être aveugles …
Il paraît bien que la source profonde de la prière se trouve dans la misère, dans la souffrance, et dans la plainte. Alain disait que la prière venait quand la nuit tombait sur la pensée. Nous faisons appel à une force dont nous ne disposons pas, que nous ne comprenons pas, mais dont nous croyons qu’elle existe, qu’elle est mobilisable et qu’elle peut nous être favorable pourvu que nous l’influencions par des paroles: nous sommes en pleine superstition.
Kant a eu ces mots terribles -et inévitables- sur la prière ainsi conçue:
La prière, conçue comme un culte intérieur formel et, pour cette raison, comme un moyen de grâce, est une illusion superstitieuse (un fétichisme); car elle consiste simplement à déclarer nos désirs à un être qui n’a nul besoin que celui qui désire une chose lui déclare ses sentiments intimes; aucun résultat n’est donc atteint par là, et par suite aucun des devoirs qui nous incombent en tant que commandements de Dieu ne se trouve accompli et Dieu n’est point servi en réalité.

La plainte nous avait déjà fait glisser dans l’illusion superstitieuse, avant toute prière: dans une vue morale du monde, nous demandions à tous les événements du monde de se plier aux règles qui nous servent en morale et en droit -comme si l’Être devait se plier à un devoir-être dont nous ne doutons à aucun moment de la pertinence!
Mais si la plainte est bien à l’origine de la prière, elle ne saurait en constituer l’essence. Il est possible que la prière déconstruise la plainte, défasse le fatalisme de la vision morale du monde.
D’abord parce que, si une prière n’est pas exaucée, elle ne nous empêchera pas de continuer d’avoir confiance en Dieu: on sait bien qu’elle n’est pas un contrat. Comment aurions-nous le moyen de contracter avec Dieu? Si la prière n’a pas d’efficacité sur terre, elle travaille au ciel, dit Kierkegaard.
Ensuite, on ne peut pas demander n’importe quoi dans une prière sans qu’elle ne devienne provocatrice; ainsi, dans une prière sans superstition, peut-on demander seulement la force d’agir, la disposition à agir, dont on n’est pas complètement responsable. La prière est alors un travail sur soi.

La prière ne porte pas sur les actes mêmes que j’ai à faire sans délégation, ou sur leur résultat, mais sur leur enveloppe affective ou passionnelle. Que Dieu me donne la force d’uniquement penser à ce que j’ai à faire, dit Kierkegaard dans sa prière du 22 janvier 1839 et il se trouve alors bien proche du seul type de prière admissible selon Kant, celle qui est silencieuse et qui s’accomplit, sans exhibition aucune, dans le fond du cœur, comme le désir d’être agréable à Dieu en toute notre conduite, c’est-à-dire l’intention accompagnant toutes nos actions, de les accomplir comme si elles s’exécutaient pour le service de Dieu.
Ce qui est tout de même étonnant, c’est que la prière est en constant rapport de dénégation avec les affects de la plainte; elle en est proche, et a grande crainte de se trouver sur les mêmes schèmes qu’elle.
Prions pour ne pas nous plaindre!
Pourquoi ta prière est-elle si provocante? N’est-ce pas que tu crois tes plaintes si légitimes que ta voix devrait retentir à travers le ciel, et appeler Dieu du fond de ses abîmes cachés pour qu’il entre dans ta peine et partage avec toi? C’est alors par ces mots: Dieu n’est tenté par personne [Jacques, I, 13], que le Ciel se ferme à ton discours impie, impuissant qu’il est comme le sont ta pensée et ton bras. Mais quand tu t’humilies devant Dieu et dis: Mon Dieu, mon Dieu, immense est mon péché qui crie vers toi aux cieux …Qu’alors le Ciel se rouvre, qu’alors Dieu abaisse son regard, comme le dit le prophète, par la fenêtre, jusqu’à toi et te dise: Encore un peu de temps, encore un peu de temps [Jérémie, 22,14] … Alors retentira sur toi la parole du Christ comme elle retentit jadis sur Lazare: Cette maladie n’apporte pas la mort, non, tout au contraire, elle mène à la vie [Jean,11,4].

Il faut donc que, par une critique interne, la prière dépasse la plainte. Kierkegaard écrit encore dans son Journal:
La simple dévotion croit et se figure que le principal dans ses prières, le point où elle doit insister, c’est que Dieu entende ce qu’elle lui demande. Et pourtant, au sens éternel de la vérité, c’est juste l’inverse: dans le vrai rapport de la prière, ce n’est pas Dieu qui entend ce qu’on lui demande, mais l’orant qui continue de prier jusqu’à être lui-même l’entendeur, jusqu’à entendre ce que veut Dieu. Le dépôt simple a besoin de beaucoup de mots, et c’est pourquoi le fond de ses prières n’est qu’exigences; la vraie prière ne fait qu’entendre.
Écouter, entendre; non pas seulement être écouté, être entendu. Si la prière a quelque avantage pratique, ce n’est pas qu’elle fait travailler Dieu à notre place, mais qu’elle nous dispose à faire ce que nous avons à faire.
La prière agit dans cette marge affective qui borde chacun de nos actes d’une sorte de passivité fondamentale -celle d’un se sentir fondamental- sans laquelle ils ne pourraient pas exister.

La prière implique une philosophie dans laquelle les chemins du monde ne sont pas complètement tracés, même quand ils semblent fortement engagés -et plutôt mal, au point de devoir nous mener au gouffre. Il est une expression que Kierkegaard utilise volontiers, tant dans La maladie à la mort que dans son Journal: Prier, c’est respirer.
On ne prierait pas si l’on était fataliste et si l’on estimait que, en toute situation, les jeux sont faits. Le fataliste ne peut pas prier. Et, dans un saisissant raccourci de La maladie à la mort, Kierkegaard énonce les conditions de possibilité de la prière:
Pour prier, il faut qu’il y ait un Dieu, un moi et la possibilité; ou un moi et la possibilité au sens plein, car Dieu, c’est le fait que tout est possible, ou le fait que tout est possible à Dieu. La volonté de Dieu étant le possible, il en résulte que je puis prier; si elle est simplement nécessaire, l’homme est aussi essentiellement dénué de parole que l’animal.
La dernière proposition, si l’on met à part la philosophie de l’animal qu’elle suppose, est magnifique: la possibilité de la prière est si profonde, qu’il y va du langage: un langage qui est entièrement sous l’effet de la nécessité et n’est tendu que vers un monde de nécessité est comme s’il n’était pas.

John Constable
Contrairement à ce qu’un athéisme ordinaire penserait de la prière -qu’elle est une figure de l’aliénation de l’homme dans laquelle il perd toute liberté- le Dieu susceptible d’être prié est un Dieu de liberté; il n’est pas entièrement défini par la nécessité au sens où la destinée ou la fatalité peut l’être.
Prier Dieu implique la croyance dans une sorte de disponibilité ontologique d’un Dieu qui n’est ni forcé d’exister, ni forcé de faire ce qu’il fait. Cette liberté dont nous parlons, qui est celle de Dieu et de celui qui prie, se manifeste par l’incroyable diversité des prières, dont chaque Individu est le créateur, et par sa très grande sensibilité aux époques. Bérulle, Malebranche, Pascal, Racine, ne prient pas comme priait Socrate dans le Phèdre, comme priera Kierkegaard, et comme nous prions.
Un commentaire sur “Prier implique la croyance en un Dieu qui n’est forcé à rien, pas même à exister”
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