Si je t’oublie Hiroshima

Le pire legs des nazis est peut-être cela: tout le reste est relégué à l’ombre des camps de la mort. Cela dit, mettre l’accent sur la singularité d’Auschwitz n’est pas moins dange­reux que le mettre sur un autre événement de ce type. Le mal est trop polymorphe pour qu’on puisse le circonscrire.

Susan Neiman

Pourquoi la conscience de Hiro­shima, si prégnante après la guerre, a-t-elle été aussi radicalement éclipsée par la conscience d’Auschwitz? Je citerai ce qu’a écrit John Rawls dans un texte publié pour le cinquantième anniversaire de Hiroshima:

La bombe a été larguée pour précipiter la fin de la guerre. Il est clair que Truman et la plupart des dirigeants alliés pensaient que cela fonctionnerait. Autre motif: ils pensaient que la bombe sauverait des vies puisque les vies comptabilisées étaient celles des soldats américains. Les vies des Japonais, militaires ou civils, comptaient vraisemblablement moins. Ces deux calculs -moins de temps et plus de vies sauvées- se conjuguaient.

Robert Oppenheimer en 1946

Or ni Truman ni ses alliés ne pensaient que la bombe était nécessaire pour mettre fin à la guerre et sauver des vies. Les historiens qui se sont plongés dans les archives, les sources et les journaux intimes sont arrivés à une conclusion sans ambiguïté: la bombe n’a pas été larguée pour éviter une invasion ni mettre fin à la guerre, et cela se savait dès 1945.

Un rapport commencé en 1945, commissionné par Truman et confié à des responsables tels que Paul Nitze et John Kenneth Galbraith, concluait ainsi:

Si l’on se fonde sur une enquête détaillée de tous les faits, ainsi que sur le témoignage des dirigeants japonais concernés ayant survécu, le rapport est d’avis qu’avant le 31 décembre 1945 de façon certaine, voire avant le 1er novembre 1945, selon toute probabilité, le Japon se serait rendu même sans bombes atomiques, même sans l’entrée en guerre de la Russie et même sans la moindre invasion planifiée ni envisagée … Ce ne sont pas les bombes de Hiroshima et de Nagasaki qui ont vaincu le Japon.

Avant même ce rapport, quelques semaines à peine après Hiro­shima, Truman avait déclaré publiquement que la bombe n’avait pas été nécessaire pour gagner la guerre. Le point de vue contraire, largement répandu, a donc été soi­gneusement et délibérément construit. Il est évident qu’il faut se méfier des théories du complot; exceptionnellement, cela dit, les historiens ont des sources dont la précision montre que la conscience contemporaine de la bombe a été sciemment fabri­quée.

Tout a commencé par une lettre de septembre 1947, signée James Conant, président de Harvard et ancien membre du comité créé pour conseiller Truman sur l’utilisation des armes nucléaires. Une majorité d’Américains avait beau approuver la décision de bombarder Hiroshima et Nagasaki, les réticences de la plupart des scientifiques qui avaient travaillé sur le projet Manhattan commençaient à susciter des doutes. En août 1946, un reportage publié par le New Yorker et signé John Hersey, envoyé à Hiro­shima, décrivait les conséquences des bombardements; le papier eut une influence considérable. Ce type de sentimentalisme, écrivait James Conant, car c’est ainsi que je le vois, est voué à mar­quer les esprits de la prochaine génération. Les personnalités qui choisissent l’enseignement, surtout l’enseignement scolaire, sont vouées à être influencées par ce type d’argument.

Un tableau de Van Gogh ayant appartenu à Oppenheimer, Soleil levant sur un champ clos

James Conant s’adressait à Henry Stimson, ancien secrétaire d’État à la guerre. Ce dernier venait de prendre sa retraite et était très respecté, c’était donc l’homme idéal pour la tâche que Conant avait à l’esprit -écrire un article qui ferait naître la légende: après avoir sagement pesé et comparé toutes les alternatives, Truman donna son feu vert à l’arme atomique pour éviter une invasion du Japon qui aurait coûté plus d’un million de victimes à elle seule. Henry Stimson était bien placé pour savoir que ces chiffres étaient faux. En 1945, il faisait partie des hauts fonctionnaires opposés à une attaque nucléaire, dont plusieurs conseillers militaires de haut rang: le général Eisenhower, le général LeMay et l’amiral Leahy, alors président des chefs d’état-major interarmées. Lesquels furent désavoués par le nouveau secrétaire d’État, James Byrnes, conser­vateur originaire de Caroline du Sud, qui persuada Truman d’ap­puyer sur le bouton.

Certes, il existe plusieurs ouvrages de qualité qui s’attachent à défaire le mythe et à le situer dans un cadre historique. Le meil­leur est intitulé Hiroshima in America, signé Robert Lifton et Greg Mitchell, et il fut publié directement en poche. Mais aucun de ces livres ne prétend bousculer la conscience populaire -un qua­lificatif qui comprend nombre d’intellectuels critiques cultivés et bien intentionnés, y compris moi-même.

Années 60

Quiconque est doté d’un minimum de culture a une idée approximative et générale­ment exacte des événements qui se sont déroulés sur le théâtre européen de la Seconde Guerre mondiale. Au contraire, il est très facile de passer à côté des sources disponibles sur la guerre du Pacifique et les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki. Les informations sont là -dans les livres et les archives, beaucoup plus que dans les films et sur les autres supports- mais il faut les chercher. Pour le dire autrement, la question est la suivante: pour­quoi le Washington Mail a-t-il un musée entier consacré à la Shoah alors que le Smithsonian n’a jamais pu organiser une exposition sur Hiroshima?

Permettez-moi de prendre le taureau de l’antisémitisme par les cornes et de réagir à un soupçon très courant. Il existe effec­tivement un puissant lobby juif, connu sous le nom d’AIPAC (American Israël Public Affairs Committee), qui soutient les gou­vernements israéliens de droite, lesquels se déchargent de leur infamie en invoquant le sort dont les Juifs ont été victimes, notamment du temps des nazis. Pour autant, l’AIPAC n’est pas responsable de la bascule de la conscience populaire de Hiroshima à Auschwitz. Je rappelle que pendant plusieurs décen­nies après la guerre, les survivants d’Auschwitz suscitaient la honte, voire le dégoût. Le nouvel État juif avait besoin de héros, pas de victimes. Les intérêts juifs ne sont sûrement pas servis par l’oubli de Hiroshima, et, en 1995, aucun Juif ne figurait parmi les membres du Congrès qui ont refusé de financer une exposition consacrée à Hiroshima, proposée par le Smithsonian.

Si on met autant en avant le statut des victimes juives, ce n’est pas parce que les enfants des victimes juives sont mieux placés pour le faire, c’est parce que ce statut est clair et sans ambiguïté. Aucun événement de l’histoire récente ne concentre autant d’éléments dramatiques si incontestables. Mieux encore, les nazis ont perdu la guerre, le peuple juif et le peuple allemand ont survécu. Le mal a été puni, l’innocence a été récompensée. Si les méchants souffrent et si les bons sont sauvés, alors le monde a un sens.

The atomic cake

Les citoyens américains ont une vague et abstraite semi-connaissance de Hiro­shima qui renforce l’impression qu’ils ont de n’avoir aucun contrôle sur les forces plus vastes qui déterminent leur futur. Il faut se demander dans quelle mesure la défiance croissante envers les politiciens et les fonctionnaires -dans quelle mesure ce cynisme rageur, si évident dans la vie publique de ces dernières années, est la conséquence des supercheries et des dissimulations liées à Hiroshima et à l’après-Hiroshima.

Le silence qui entoure Hiroshima et l’accent mis sur Auschwitz ont déformé notre vision morale: nous sommes comme les grands myopes, nous ne reconnaissons que les caractères gras; les autres nous semblent vagues et obscurs. A la lumière des feux d’Auschwitz, les formes de mal dont fut responsable la stratégie capitaliste en Iran, au Guatemala, en République démocratique du Congo, en Syrie … sont si pâles et si atténuées qu’elles ont presque disparu de notre vue. Ou, pour le dire en termes psychanalytiques, l’accent mis sur Auschwitz est une façon de transférer ce que nous vou­lons ignorer sur Hiroshima.

Penser le mal