Quant au feu

J’admets qu’on ne sait plus ce qu’est l’arbre, et que les forêts deviennent au mieux des parcs, et que les parcs sont des mensonge: mais que l’on suive les routes de ban­lieue, le soir, dans le dédale des feux de croisement, au bord des villes de nulle part, et là, soudain, dans l’infini du ciment, cet arbre poussiéreux qui se dresse, à un carrefour, c’est dans son déchirement mais intacte, beauté absolue, pacifiante, toute la terre perdue. Et n’y aurait-il plus un arbre à l’état sauvage, dans le réseau urbain sans limites, que l’aube, regardée d’une fenêtre de fin du monde sur le flot des vitres au loin, resterait jusqu’au dernier jour dans les rougeoie­ments et les brumes une présence physique, enflammant sur les parois mornes, les crêtes dures, une arrière-fièvre de vie: si bien qu’il y aurait des adolescents là-haut, dans les appartements, pour écouter avec émotion encore, sur leurs cassettes de ce temps-là, le raga ancien du jour qui se lève.

Quant au feu, comment peut-on dire qu’il a disparu de nos vies? Plutôt disqualifié dans nos cheminées, j’en suis bien d’accord -Mallarmé le tisonne éperdument une dernière fois dans l’histoire, ce n’est plus là qu’un théâtre- il recommence avec la rigueur de l’explosion d’une étoile sur tous les terrains vagues où des enfants sans feu ni lieu, comme naguère on disait, rassemblent des emballages: illuminant leurs amours, rassérénant leur violence. Autant que le dernier désir le feu sera le dernier pouvoir, dans le varech et les bois d’épaves, au bord de la mer stérile.

Yves Bonnefoy

Martin Lewis