Toute ma vie, Monsieur, toute ma vie …

Dès que la servante l’eut introduit, il se nomma: Mon nom est Hilmacher.

J’ai connu une famille Hilmacher, dis-je.

Un cillement inquiet de ses paupières me fit con­clure qu’il m’avait menti, mais je n’y attachai aucune importance. D’ailleurs, ajoutai-je avec un geste nonchalant qui effaçait les ombres et qui balayait, semblait-il, les choses du passé, d’ailleurs, cela n’a rien à voir avec ce qui vous amène.

Il approuva. C’est l’histoire de cette terre hantée, répondit-il.

Cette expression romantique est un peu gênante, n’est-il pas vrai?

Non, dit-il.

Je le regardai fixement; je suis habitué aux égards et on ne me répond jamais par des monosyllabes.

Luc Tuymans

Je vis alors la détresse de sa personne et la fièvre de son regard. Monsieur Hilmacher, dis-je, si vous parvenez à percer le mystère de cette … terre hantée, la commu­ne vous versera cent florins. Il s’agit d’importants terrains de pacage qui sont devenus inutilisables. En effet, si vous voulez vous donner la peine de regarder par la fenêtre vers le point où s’aimantent en ce moment les nuages, vous verrez une longue ligne d’eau. La mer? Non, la mer forme la ligne d’horizon, elle est pour ainsi dire invisible d’ici, mais c’est le grand marécage qui la suit, au fil d’une haute digue, sur une longueur digne d’une frontière de province! Vous entendez que nous l’appelons le grand marécage. C’est une désignation populaire; nos manuels de géographie disent les grands étangs et c’est plus exact.

Le regard d’Hilmacher scruta avidement le loin­tain; une vie singulière l’animait, et je m’attendais à l’entendre bruire comme un frelon heureux, mais il se contenta de lancer d’une voix sourde: Alors, c’est là?

Pas précisément; une crête de dune vous cache cette terre de trois kilomètres carrés, oui, trois cents hectares de pâturages splendides, formant une île régulière au milieu des eaux dangereuses du marais et reliée à la terre ferme par une digue naturelle. Un paradis pour les troupeaux, quoi!

Un paradis où le serpent vient de s’introduire, ricana-t-il. Je poussai un soupir; la plaisanterie à ce sujet m’était désagréable, car ces terres maudites m’avaient déjà coûté trente têtes de beau bétail de Hollande et six admirables vaches alpines que je voulais acclimater. Je le lui dis.

Luc Tuymans

Comment cela est-il arrivé? Je haussai les épaules. Le sais-je? Voilà bien le mystère infernal. Dieu seul connaît la malédiction qui pèse sur ces lieux. Les bêtes s’y tiennent en paix pendant quelque temps; puis, un beau jour, il y a un affolement formi­dable parmi elles. Elles hurlent, bondissent et se ruent en avant comme au sortir d’une étable en flam­mes, et puis c’est le soudain départ vers le marais de l’île de la boue profonde.

L’île de la boue profonde? Une terre trompeuse d’un vert pallide, qui n’est, en fait, qu’une immense masse de boue mouvante qui engloutit en quelques minutes les animaux qui essayent d’y prendre pied.

On m’avait également parlé d’hommes. Oui, dis-je -et mes paroles se miellèrent d’un peu d’hypocrisie. S’il ne s’était agi que d’une perte de bétail, on s’en serait consolé, mais nous avons éga­lement perdu les gardiens. Un petit vaga­bond, qui gîte souvent dans un fourré de noisetiers sur la haute dune, et qui a une vue extraordinaire­ment perçante, semble avoir vu quelque chose. Lamfried Nauen gardait alors cent têtes de bétail dans un des pâturages. C’était une brute morose et taciturne qui passait ses énormes loisirs à tailler dans le roseau et dans le buis les meilleurs appeaux du monde. Le gamin l’observait de la terre ferme, guidé par l’intérêt et non par la curiosité, car il voulait découvrir la cachette aux sifflets. Nauen était un être sombre et stupide, avare de mots et de gestes. Jugez de la stupeur du petit espion en le voyant, ce jour-là, courant lourdement le long de l’eau, s’agenouillant par moments et semblant, de ses mains brandies, implorer frénétiquement l’invisible. L’enfant prit peur; deux vachers avaient déjà disparu de ces prés maudits; il descendit en hâte au village pour y répandre la nouvelle que Lamfried luttait avec le diable des eaux. Les premiers hommes arrivèrent à la tête de la digue, à temps pour assister de loin au galop effréné et final du troupeau vers l’île de la boue profonde, mais personne ne revit Nauen.

Michael Borremans

Hilmacher m’avait écouté attentivement. Quand je cessai de parler, il s’abandonna quelques minutes au silence. Implorer l’invisible, murmura-t-il, cela rend assez bien l’idée … En effet … Vous vous êtes donc fait une opinion? Demandai-je. Certes, monsieur le Bourgmestre, fit-il avec un sourire que je jugeai narquois. Et, continuai-je, ne voulant pas être en reste d’ironie, il est naturellement indiscret de vous en de­mander l’exposé?

Naturellement.

J’espère que Dieu me revaudra la minute de pa­tience et de mansuétude que je vécus alors. Je ne sonnai pas le gros Koen pour jeter le bougre à la porte, avec l’ordre discret de le battre un peu avant de lui laisser franchir la grille du jardin. Mais je ne lui avais pas dit qu’il avait déjà eu quatre précurseurs désireux de percer ce mystère, et qu’ils n’étaient pas revenus réclamer les cent florins de récompense. Cela me portait à l’indulgence et même à la pitié, car si je tirai la sonnette, ce fut pour faire apporter par Kaatje le cruchon de Schiedam et des pipes neuves de Gouda.

Le diable? Je trouverais le rôle du Malin singulièrement mesquin s’il s’amusait à une polissonnerie géante qui envoie un troupeau et ses gardiens dans la boue mortelle du marais. Tôt ou tard, dans le Nord, une discussion tourne au débat théologique; déjà, je m’armais de citations et d’exemples, quand Hilmacher détourna brusquement le cours de ce mémorable entretien. Le marais communique-t-il avec la mer? Non! Un air de déception assombrit son visage. Impossible! L’entendis-je dire tout bas, puis il reprit à voix haute: il y a, je crois, quatre ans que dure cet effrayant état de choses. Je vous prie de faire appel à votre mémoire, monsieur le Bourgmestre. N’y a-t-il pas eu à cette époque un sinistre dans ces parages: inondation ou rupture de digue, qui mit le marais en communication avec la mer? Attendez, criai-je, vous avez raison, homme étran­ge que vous êtes. Une tempête furieuse entre toutes, une sorte de raz de marée rompit la digue sur une longueur de cent mètres. Par cette brèche, la mer a envahi le marais. C’est-à-dire que le flot se retira très vite; néan­moins, il envoya quelques rudes vagues dans notre marécage, à tel point que, le lendemain, on a trouvé beaucoup de poissons de mer crevés dans l’eau douce des étangs.

Isaac Levitan

Déjà, Hilmacher ne m’écoutait plus; il arpentait la chambre; ses yeux brûlaient, je crois même qu’il battit un entrechat. C’est cela! Je le savais! Sinon, voyez-vous, monsieur le Bourgmestre, ce n’était pas possible, vous m’entendez, pas pos-si-ble, tout ce que vous m’avez raconté aurait été sottises et billevesées. Mais ceci explique tout … Enfin, monsieur le Bourgmestre, je vous suis très … reconnaissant. Ah bah! fis-je, ébahi, il n’y a vraiment pas de quoi!

Il voulut se mettre immédiatement en route, mais je lui montrai les fenêtres du village brûlant au soleil d’ouest. Vous restez ce soir à l’auberge, dis-je, aux frais de la commune, et l’on vous traitera bien. De­main, on vous donnera largement de quoi subsister pendant quelques jours dans le marécage, ainsi que des couvertures, car l’abri des pâtres est précaire et s’en va en ruine. Maintenant, reprenons du Schiedam, rebourrons nos pipes, et si une petite discus­sion sur des questions religieuses peut vous aider à faire passer la soirée, je suis votre homme.

Les heures s’écoulèrent le plus agréablement du monde; Hilmacher était un homme étonnamment instruit et pour qui la terre était bien petite. Quand il me parla de sa vie dans les mers du Sud, je croyais lire du Stevenson, un auteur qui m’est cher entre tous, Tenez, dis-je, comme les jaquemarts du petit beffroi tapaient onze coups sonores, je veux vous fournir une distraction digne de vos chères îles d’Océanie. Les eaux du palus qui vous donnera l’hospitalité pendant quelques jours fourmillent de grosses carpes et de belles anguilles, mais elles sont difficiles à prendre. Je vais vous donner une faveur très rare: l’autorisation de pêcher à la dynamite; je vous en ferai remettre demain cinq ou six cartouches. Le mareyeur vous achètera volontiers le poisson et, vous-même, vous pourrez faire griller une carpe ou une anguille sur une liante flamme de roseaux secs.

Constantin Kryjitski

Le cruchon de Schiedam sonnait creux comme une dalle de cave.

Monsieur Hilmacher, murmurai-je en prenant congé de lui en bas du perron, sous le regard attendri de la lune, je suis un esprit fort comme vous l’avez pu constater, mais sincèrement, entre hommes ins­truits, ne croyez-vous pas que le diable … Monsieur, dit-il tout bas, et je crus lire une intense détresse sur son visage, monsieur le Bourg­mestre, si ce n’était que le diable … Si ce n’était …? m’écriai-je, effrayé pour tout de bon.

Comprenez-moi bien. Contre lui, je pourrais dresser des armes divines: la prière, l’éternelle toute-puissance de Dieu même; mais contre cela, je n’ai que des armes lamentables. Lesquelles? demandai-je. Mon cœur, monsieur le Bourgmestre, mon pau­vre cœur d’homme, misérable et mille fois brisé.

Du haut de la dune, à l’aide de mes bonnes jumelles marines, je le vis s’avancer sur la digue, puis arpenter la grande étendue verte. Un jour radieux inondait la vastité des eaux et la basse plaine; je suivis facilement ses marches et con­tremarches attentives, puis, un fil de fumée montant derrière l’abri de planches, je sus qu’il prenait un peu de repos. Vers le soir se leva un vent de terre, et je l’entendis pousser deux appels bizarres qui voyagèrent au fil de l’horizon, comme des plaintes. Les dernières clartés palpitaient dans le ciel, quand il me sembla entendre une réponse à un nouvel appel d’Hilmacher. C’était une note ardente et splendide qui fit résonner le firmament comme une immense conque de cristal.

Mes bras se levèrent instinctivement vers l’infini en un geste de défense contre un danger invisible sorti de l’ombre, puis elles se portèrent à mon cœur. Une ultime lueur voletait encore sur les eaux aux formidables profondeurs de miroirs nocturnes, mais le silence ne fut plus troublé que par une rauque dis­pute de foulques et le vol bas et soyeux d’une bande de courlis. Je regagnai ma demeure chaude et amie, le cœur lourd: une angoisse singulièrement délicieuse me suivait comme une ombre obstinée et fraternelle.

Robert Kipniss

Le lendemain, le marécage avait disparu dans un brouillard très dense, d’où partait de temps en temps le vol onduleux d’un héron. Vers midi, l’étendue gronda sourdement par trois fois. II pêche, me dis-je. C’est qu’il s’amuse et qu’il n’y a rien d’insolite. Or, le soir, comme j’hésitais entre trois ou quatre romans d’aventures et que de la cuisine venait une confortable odeur de friture chaude, la grille grinça violemment dans les ténèbres du jardin. Quelques instants plus tard, j’eus de la peine à retenir un cri d’effroi à la vue du spectre qui poussa ma porte. Hilmacher était devant moi, lui ou peut-être son ombre remontée de l’enfer. Je crois qu’il lut mon horrifiante pensée. Non, dit-il d’une atroce voix rauque, je ne suis pas mort, mais cela ne vaut guère mieux. J’eus un geste vers le cruchon de Schiedam. Il vida d’un trait un verre énorme et, soudain, éclata d’un rire sauvage. Monsieur le Bourgmestre, s’écria-t-il, envoyez désormais vos bêtes et vos gardiens dans vos pâtura­ges du diable, votre cauchemar est fini. Je voulus prendre un air de bonne humeur. Vraiment? Je vous en félicite de tout cœur. Sans doute devrais-je procéder d’abord à une vérifi­cation, mais je vous crois sur parole. Je fouillai dans mon tiroir. Nous avons dit cent florins … Je laissai retomber la belle coupure toute neuve et crissante, car un effroyable sanglot venait de déchirer la poitrine d’Hilmacher.

Toute ma vie …, hoqueta-t-il, toute ma vie … Et pour cela j’ai parcouru la terre entière, j’ai erré d’océan en océan, pour retrouver … Ah, monsieur le Bourgmestre … J’avais repris mon assurance, car le spectre à la bouche tordue et aux yeux de flamme qui avait poussé ma porte, venait de faire place à un pauvre homme qui pleurait. Prenez encore un verre, fut la seule chose que je parvins pourtant à lui dire. Il s’était levé: une seconde fois, je pris le billet de banque, mais il fit un amer geste de refus. Ses épaules ployaient comme sous un fardeau ter­rible. Vous avez parlé du diable, dit-il sourdement. Voyons, dites-le! criai-je, alléché par ce début d’explication. Un sourire lamentable plissa sa bouche. Ce n’était pas là-bas dans le marécage qu’il était, mais ici, monsieur le Bourgmestre, dans votre cabinet, penché sur votre épaule. Comment? balbutiai-je en jetant un regard effrayé autour de moi. Oui, et ce fut lui qui parla par votre bouche quand vous m’avez autorisé à pêcher à la dynamite. Il avait saisi le bouton de la porte et j’en étais encore à regarder ma pipe et mon verre avec les yeux ronds de la totale incompréhension, quand la grille cria définitivement sur son départ. Je ne le revis jamais.

Rembrandt Harmenszoon van Rijn

Avant tout, je dois avouer que le singulier Hilmacher avait dit la vérité; jamais, depuis lors, pâturages ne furent plus pauvres en événements extraordinaires que les nôtres. Le bétail s’y complaisait à ravir et devint fort et gras. Maie je reprends le fil de mon histoire. Le surlendemain, je voulus vérifier l’affirmation d’Hilmacher. J’envoyai deux de mes gardiens avec quelques têtes de bétail dans les près du marais. Il fallut employer les menaces et les promesses pour décider les hommes, mais enfin ils se mirent en route en maugréant bien haut. Sur le coup de quatre heures, l’un d’eux revint essoufflé et les yeux agrandis par l’horreur. Au bord de l’eau, parmi un tas de carpes tuées par l’explosion des cartouches de pêche, il venait de faire une atroce découverte. C’étaient, mêlés aux débris déchiquetés d’un gros poisson, les restes rouges d’une femme épouvantablement mutilée; les bras et les jambes manquaient, mais la tête était intacte.

Je crois que jamais plus adorable visage de jeune fille ne s’était endormi dans la richesse de sa cheve­lure blonde, brûlant doucement au soleil couchant, comme une gerbe de blé mûr.

Jean Ray