1 On l’a tiré depuis longtemps, le frein d’urgence …

Walter Benjamin: Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire le frein d’urgence …

Jacques Rancière est peu disert sur la question écologique, dont on voit pourtant qu’elle devient décisive pour qui s’interroge sur sur la violence de classe. Pourtant la question d’une modernité technique traverse mezzo voce son œuvre, dans sa constante attention à tout dévoiement technocratique de la politique, depuis la Leçon d’Althusser jusqu’à son approche d’une poétique du partage égalitaire. A la parole qui fait taire, celle de l’expert ou du rhétoricien, à celle qui cimente, Rancière oppose les multiples manifestations d’une parole qui ne conclut pas mais ouvre l’espace d’une poétique de la traduction mutuelle. Dans La Nuit des prolétaires la réflexion sur le travail rencontre à divers moments la question de la machine. C’est notamment le développement des forces productives qui, sous le nom spécifique de révolution, sont venues se substituer aux missionnaires saint-simoniens, et faire taire les palabres des prolétaires.

Renoir, Le Pont de chemin de fer à Chatou

C’est parce que la communauté est impossible que la machine offre sa promesse à qui veut bien différer son rêve et reconnaître que la seule voie d’une société nouvelle trouve son principe dans la socialisation objective des forces productives: ainsi semble conclure le livre au seuil des temps nouveaux. La machine au lieu du rêve, la machine comme recouvrement de la question communautaire. Au XXIe siècle, nous savons que cette machine, comme idéologie, est passée du communisme au capitalisme, que le discours du productivisme et la naturalisation d’un devenir digital du monde, de la subordination aux contraintes matérielles et au besoin de s’adapter, sont devenus ces énoncés triviaux de ce que l’on désigne sous le nom de néolibéralisme. Le slogan thatchérien There is no alternative apparaît comme la maxime de ce monde et de son économie. Il est alors nécessaire de tirer un fil où l’anti-technocratisme va jusqu’au bout d’une pensée critique à l’égard de la conjonction entre capitalisme et technologie, faisant conjoindre la question environnementale et la perspective égalitaire.

Parmi les apôtres et les missionnaires que Rancière a rencontré sur sa route de chercheur, il en est un qui me semble important sur ce point. Il s’agit de l’ingénieur Hoart. Sans doute n’a-t-il qu’une place marginale dans La Nuit des prolétaires et, dans la rétrospection des biographies de ces hommes et femmes qui eurent vingt ans aux alentours des années 1830, ce bourgeois régénéré en prolétaire apparaît-il à part. Pourtant son parcours incarne une forme d’impasse radicale. Parti construire le canal de Suez, ce grand œuvre saint-simonien, il ne trouvera en Égypte que de nombreuses déconvenues et finalement la mort le 12 octobre 1835. Rancière en a exhumé les lettres dans le fonds Enfantin. Pour Hoart, nous dit-il, le travailleur nouveau ressemble étrangement à l’ancien esclave, à la bête de travail. C’est au milieu des grands chantiers, explique Hoart à Enfantin, qu’on reconnaît combien nous avons à transformer le langage que nous adressions jadis au travailleur. Les bons travailleurs veulent des fatigues, parce qu’ils aiment la gloire, parce que leur vie c’est le travail. Sans doute ne peut-on faire grief à Hoart de ce que deviendra le saint-simonisme. Mais en ce moment où planent encore en idées d’autres perspectives quant à la société dont nous sommes les héritiers, le saint-simonisme ne constitue-t-il pas un seuil?

Manet, Le chemin de fer

Après que Fourier a fait la critique de l’industrie et vu dans l’insouciance une disposition propre aux animaux et aux sauvages mais inconnue du civilisé, après qu’il a cherché dans l’association domestique-agricole de nouveaux rapports au travail fondés, entre autres, sur une activité horticole où le jardin et le verger apparaissent comme une réminiscence édénique, et avant que le jeune Marx, sans aucun doute inspiré par ce même Fourier, ait dénoncé le souffle nauséabond et méphitique de la civilisation, ne faut-il pas voir dans le saint-simonisme officiel, celui qui s’infiltrera dans l’appareil politique impérial, une rupture avec la geste plébéienne et prolétarienne? L’idée qu’une politique scientifique imposera le silence au parlage et l’incessant combat épistémologique contre l’égalité, substituent les lois de l’histoire et la super-expertise de quelques savants, aux bavardages et aux actions de la multitude. Ne finissent-ils pas, l’un et l’autre, par s’accomplir dans un modèle social qui conjoint le colonialisme, l’exploitation et la prédation du maximum de ressources terrestres mais aussi, désormais, des savoir-faire indigènes, des patrimoines autochtones ou de la biodiversité?

Dans la biographie d’Enfantin, dans les carrières de ceux qui ne connurent pas la triste fin d’Hoart, se retrouve cette mission productiviste et cette idée univoque du progrès, continu, non dialectique et pour laquelle il n’est finalement d’histoire que celle des vainqueurs. La création de la langue glorieuse du travail, la substitution de la féodalité industrielle à la féodalité militaire, l’idée que le mot liberté est dépourvu de sens ou signifie désordre général, l’accompagnement de l’entreprise coloniale notamment celle menée en Algérie; toute une partie de la constellation intellectuelle héritière de Saint- Simon trouvera de nombreuses porosités avec les idées et la politique industrielles et coloniales de Napoléon III, jusqu’à ce coup d’État et jusqu’à cette dictature qu’ils verront comme une issue à l’anarchie occidentale.

Monet, un train à la campagne

Si La Nuit des prolétaires se situe bien à ce moment, en deçà de la cristallisation industrialiste de l’ouvrier, alors elle se situe aussi au moment où le processus d’industrialisation et sa soif inextinguible de carburant fossile n’étaient pas encore décidés. Elle se situe au moment où une autre modernité, dont atteste avec pugnacité Gauny dans ses circumnavigations égalitaires, était encore possible; le moment où une autre humanité pouvait être encore envisageable.

Ce qu’annonce ce mouvement industrialiste inscrit dans la dynamique même du capitalisme, c’est peut-être bien le règne présent de l’accountability –ce nouveau souci, cette inquiétude nouvelle provoqués par l’exigence de rendre compte et de rendre des comptes– et par l’illimitation de ce rendement comptable qui s’infiltre dans la plus extrême quotidienneté parallèlement à l’illimitation consumériste. Gauny apparaît à la conjonction de la contestation du régime d’exploitation disciplinaire et de la critique de la machine qui sera, par excellence, la grande consommatrice du carburant fossile: la Machine, la machine à vapeur, la locomotive.

Monet, La gare Saint Lazare

Gauny usa de ses vieilles relations saint-simoniennes pour obtenir d’Enfantin une place de gardien de chantier; cette expérience lui donna l’occasion de décrire la condition des ouvriers dans les ateliers de mécanique mais aussi les effets dévastateurs du chemin de fer sur les paysages. Après des remarques bien senties sur l’emprunt du plan panoptique propre aux prisons dans l’organisation spatiale du lieu, et après le survol d’une division du travail qui anticipe le modèle taylorien où chaque ouvrier s’occupe à parfaire un seul détail du tout, Gauny décrit les effets environnementaux du rail:

Les chemins de fer essartent les forêts, épuisent les houillères, volent du terrain à l’agriculture, rompent les routes, éventrent les collines, atrophient l’homme sous son régime étouffant … Les adorables accidents des sites comme ils sont pourfendus! Les vallons sont remblayés, les coteaux et leurs couronnes d’arbres sont mis à mort; on profane les beautés de la terre et l’inspiration se déflore en face de la nature mutilée.

Ouvrir une brèche communicationnelle et poétique, une brèche artiste dans le quotidien assujetti à la sourde violence du compte: dans le tracé émancipateur de Gauny, il y a ainsi le geste ouvrier de ne plus faire œuvre, de ne plus être un ouvrier, de rompre radicalement avec ce souci industriel qui, comme tel, constitue notre lot aujourd’hui partagé, même si c’est selon des manières distinctes et assurément inégales.

Van Gogh, le pont de chemin de fer

On sait que dans ce contexte politique et intellectuel, Gauny n’est pas seul et que le souci de soi ouvrier, dont parle Rancière notamment dans Savoirs hérétiques et émancipation du pauvre, s’inscrit dans un processus que l’on pourrait désigner, dans les termes d’aujourd’hui, comme une activité réflexive de déprogrammation face à l’identité et au corps assignés à l’ouvrier.

Ces pratiques de soi retrouvent le quotidien et dilatent la contestation bien au-delà de la sphère socio-économique pour déboucher sur une conscience environnementale. On sait au demeurant que dès la première moitié du XIXe siècle, le Fourier critique de la civilisation industrielle a fait de la situation climatique, de l’état des forêts et de la planète l’objet d’une vigilance particulière.

Rancière nous a délivrés des représentations dirimantes du XXe siècle, en deçà des cristallisations ouvriéristes, et dans son retour à la première moitié du XIXe siècle, il retrouve un gisement d’expériences et de virtualités alternatives à la société industrielle, que celle-ci n’a eu de cesse de réprimer, de refouler et qui nous font encore signe. Il s’agit de partir des potentialités latérales de vie et d’existence qui nous ont été laissées par un héritage dont nous exhumons quelques-uns des trésors ensevelis.

Patrick Cingolani, extraits d’un article dEurope

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