Tu feras confiance aux ravins …

Le tracé du chemin n’est pas seulement d’ordre matériel, il comporte des balises invisibles sans lesquelles il disparaîtrait et si nous arrivons à continuer notre marche, ce ne serait pas à proprement parler sur un chemin: les amers, les balises -foules de souvenirs personnels ou d’accointances typologiques, sentimentales qui ne se donnent pas à un homme privé de cœur. Les chemins de la mer nécessitent, ont nécessité, un appareillage technique, des cartes mais il y avait encore autre chose chez les grands navigateurs. Là où il n’y aurait rien eu pour nous sinon la mouvance recommencée des flots, ils reconnaissent une route, route faite de vent, d’écumes, de cris d’oiseaux, de nuages, d’un certain goût des eaux.

Comme il est admirable l’homme qui peut composer un chemin de ce qu’il y a de moins matériel et de plus mouvant dans l’univers!

Et je suis persuadé que le berger, que le véritable marcheur, que le chemineau, que le passeur ou le braconnier ne regardent pas le sol mais font confiance à des odeurs, à des souvenirs, à des espérances, à des avertissements venus d’ailleurs, à des complicités surnaturelles, à l’air autant qu’au sol, aux ravins autant qu’à la terre ferme, aux chiens qui aboient, à la lune qui tarde à venir, et à des fleurs qui ne s’ouvrent que pour eux, le moment de leur passage.

Pierre Sansot

Paul Klee