3 Les idées mènent les mondes, les mondes mènent les idées

Le fait d’isoler une fonction biologique implique bien un niveau de discréti­sation du vivant qui relève de la fiction. Précisons ce point: si on dit que le cœur sert à pomper le sang, on ne se trompe pas; mais si on veut remplacer un cœur organique déficient par un cœur artificiel, spécialement conçu pour pomper le sang en modélisant la fonction de l’organe naturel encastré dans l’organisme, il est très improbable que cela fonctionne. On fait donc fausse route en croyant qu’une fonction organique puisse n’exister qu’en elle-même. Les cœurs artificiels mar­chent quand même un peu, mais seulement un peu, comme un frag­ment du cœur, jamais comme un cœur entier. De la même façon que l’implantation d’un pacemaker peut être utile pour réguler le rythme cardiaque, mais ne peut rétablir les connexions striées cardiaques. C’est toute la question des organismes mixtes (techniques et biologiques), qui fonc­tionnent en suivant une stratégie et des comportements propres, sans interaction directe avec leur environne­ment; ils ne sont pas autopoïétiques: ils ne peuvent pas s’autoreproduire.

Parallèlement, de nombreux programmes de recherche sont consacrés à la question de la compatibilité du corps humain avec le cœur de porc, autre greffon possible pour remplacer les cœurs humains malades. Mais cette compatibilité tient à quelque chose de beaucoup plus diffus que le simple pompage du sang. Si dans un corps un cœur qui n’est pas le sien parvient à remplir la fonction pompage du sang, c’est parce qu’il est incorporé à d’autres fonctions diffuses de champ, qui permettent d’éviter son rejet. Il est englobé dans un circuit de rétroactions complexes, qui ne sont pas définissables par la seule fonction linéaire pom­page: quand un champ biologique capture un segment organique ou artificiel, il en intègre la complexité. Or le cœur artificiel ne possède pas ces caracté­ristiques -et il risque d’en aller de même avec le cœur de porc transplanté à l’homme. Cela tient au fait que le niveau déterminant est celui du champ organique, qui capture des éléments pour les intégrer dans le processus de vie. La diffé­rence entre organisme et artéfact, c’est que l’organisme, contrairement à l’artéfact, modifie ce qu’il capture. Le cœur de porc reste un artéfact. S’il se régénérait en produisant des protéines, alors il deviendrait véritablement organique du point de vue du fonctionnement, totalement intégré.

C’est la raison pour laquelle on cherche aujourd’hui à produire un porc transgénique, avec des antigènes humains: le corps humain accepterait ainsi le cœur de porc greffé, puisqu’il le reconnaîtrait comme appartenant à son espèce. La démarche est logique, mais le soi immunolo­gique fait justement partie des fonctionnalités diffuses de l’organisme. De la même façon que le corps humain rejette le cœur de porc, si on insère des abeilles d’une ruche dans une autre, elles s’entretueront immédiatement. Aucun modèle scientifique ne peut reconstruire artificiellement un soi immunologique.

C’est la question de ce qui fait l’unité d’une communauté d’êtres d’une même espèce. Citons l’exemple des fourmilières et des colonies de siphonophores évoquées par le paléontologue américain Stephen Jay Gould, lesquelles présentent l’étrange particularité de fabriquer des organes propres à la colonie; ainsi, s’il s’agit de manger un poisson trop gros, plusieurs siphonophores se mettent ensemble et digèrent le poisson. Qu’est-ce qui fait là unité? Il n’est pas possible de dire que chaque siphonophore existe comme unité séparée, tout à fait autonome, sans constater que les formes dynamiques auxquelles il participe existent également comme un niveau émergent, autonome, d’auto-organisation du vivant.

 Cela rejoint le problème de la compréhension d’une société humaine, avec ses dimensions culturelles, économiques… Pour l’idéologie néolibérale, la société n’existe pas comme une unité en soi, seuls existent des individus plus ou moins associés entre eux. Pour nous, les individus qui conforment une société font partie du soubassement dont elle émerge, mais ce soubassement ne comprend pas que des individus, loin s’en faut: il inclut la géographie, les ani­maux, le climat, l’histoire, etc …

Et quand émerge un niveau supérieur, plus complexe, apparaît une codétermination dynamique et en boucle mutuelle entre les formes émer­gentes et les éléments de son soubassement qui modifient ces éléments capturés par la forme émergente.

D’où aussi la difficulté à percevoir parfois ce qui peut nous affecter, en tant que corps individuel ou social: alors que quand on se brûle avec une casserole, on la lâche immé­diatement, pourquoi dans des situations plus graves, comme les pollutions ou le réchauffement climatique, est-on incapable de percevoir en quoi cela nous concerne? Pourquoi est-ce qu’un Indien des Andes pouvait mourir quand on l’exilait, pourquoi Socrate a-t-il préféré la cigüe à l’exil, alors que nos contemporains, au contraire, sont d’une flexibilité à toute épreuve?

Les idées font partie du soubassement commun, mais pour qu’elles contribuent à fabriquer du lien, il faut qu’émerge plus globalement un paradigme partagé, ce qui ne se réduit pas à des idées mais se traduit par des pratiques. Et ce qui est trompeur, c’est que, comme on peut décrire avec des mots une partie d’un tel paradigme, on croit à tort que ces mots le définissent entièrement et on ignore donc les processus physico-chimiques objectifs et matériels qui le constituent également. Ce point essentiel peut être illustré par l’exemple du rapport amoureux: on peut facilement le décrire avec des mots, mais les mots deviennent inopérants pour décrire ce qui se passe si votre conjoint vous quitte (sentiment de mort, de vacuité du monde social, voire dépression) et qui désigne en creux tout le non-dicible qui constituait aussi le rapport amoureux. De même, quand on perd une personne proche, on a la sensation que le monde continue à être, mais que ce qui faisait unité a disparu.

Le lien n’est jamais qu’une ques­tion de signifiant, c’est une co-modification de la partie et du tout, forme dynamique à laquelle elle appartient. Les idées restent donc des Idées tant qu’elles ne prennent pas force matérielle, comme dirait Marx, et les paradigmes ne sont pas des idées, ce sont des circulations de possibles et de non-possibles qui se jouent au niveau des sou­bassements profonds.

Siphonophores