4 De la Nature des Scorpions

Dans le camp de la science, le finalisme religieux est totalement rejeté. Il n’est toutefois pas besoin de rejeter la finalité en soi, mais seulement de mettre au rebut celle qui a besoin d’une transcendance consciente pour se trouver un sens. Pour tenter une définition très simple de ce qu’est un objet finalisé, je dirai que c’est un objet dont on ne peut décrire la forme sans parler de ce qu’il fait. Par exemple, une goutte d’eau concentre les rayons du soleil, mais je peux parfaite­ment expliquer une goutte d’eau sans dire qu’elle le fait. Un œil concentre également les rayons lumineux, mais je ne peux pas expliquer la forme d’un œil sans mentionner cette caractéristique.

Il est clair alors que les organes et les organismes sont finalisés par la sélection naturelle. Laquelle n’a gardé que les informations ayant produit des organismes qui les reproduisaient bien, ce que Monod a appelé la téléonomie. Téléologie est un synonyme de finalité en langage savant, avec des racines grecques au lieu de latines. La téléonomie serait à la téléologie ce qu’est l’astro­nomie à l’astrologie: l’étude scientifique de la finalisation des organes.

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Un scorpion dans de l’ambre

L’objet finalisé n’est pas non modifiable pour autant. Certes, il y a une finalité de fait dans la reproduction des informa­tions, mais l’organisme continue à produire des structures évolutives en permanence, inscrites dans une contrainte de temps, en fonction des données du moment et surtout de celles qui précèdent.

À un instant t, chaque objet biolo­gique répond ainsi aux contraintes qui étaient posées à ses ancêtres. C’est la grande différence entre une logique orga­nique et la logique utilitariste, comme l’illustre la fable du scorpion qui pique la grenouille alors qu’il traverse le fleuve sur son dos: il n’ignore pas que, ce faisant, il va se noyer et mourir avec elle, mais son geste obéit bien à ce qui constitue sa nature. Si l’on parvenait à fabriquer un scorpion plus raisonnable, qui ne piquerait pas la grenouille, ce ne serait plus un scorpion, mais un artéfact.

Les chercheurs en intelligence artificielle se placent sur un axe synchronique, dans lequel existe seulement l’animal individuel, comme si celui-ci pouvait exister autre­ment que comme une actualisation de son espèce. Si on arrive à fabriquer un scorpion artéfact, qui répondrait aux exigences de ce qui se présente sur le moment, ce ne serait en aucun cas de la vie artificielle, parce que la vie ne répond jamais seulement à ce qui se présente là maintenant.

Chaque organisme est en effet un croisement entre le macro-organisme qu’est l’espèce, axe diachronique, et sa réalité actuelle, axe synchronique*. Et les espèces elles-mêmes ne seraient pas compréhensibles sans le champ bio­logique dans lequel elles existent et se développent, non pas dans une lutte au profit du plus fort, mais dans une coévo­lution permanente. Les organismes et les espèces suivent des objectifs que nous ne pouvons appeler téléologiques, mais dans leur effort pour persévérer dans leurs êtres, ils se comportent de manière téléonomique (selon les buts non transcendants des actions, immanents aux situations: en accord avec les comportements propres de chaque espèce).

* Marx: L’homme est cet animal qui a dépouillé l’espèce

Pierre-Henri Gouyon, Miguel Benasayag