2 Que la matière est forme

Si on prend une cellule souche de l’embryon humain en principe programmée pour parti­ciper à la fabrication d’un pied pour la mettre là où il doit y avoir du cortex, elle fait du cortex. Preuve que la relation, la forme conçue comme dynamique et non comme statique, fait partie de la matière. C’est là un point considérable pour la recherche scientifique actuelle. Cela veut dire que la cellule, qui pos­sède une série très vaste de possibles, ne peut actualiser qu’un sous-ensemble restreint de compossibles en fonction de la place qu’elle occupe dans la forme-structure à laquelle elle appartient et du moment de cette actualisation.

En faisant muter des gènes précis de l’ADN d’un insecte, on peut faire sortir des pattes à la place des antennes. Donc, si l’information qui préside à l’organisation générale de l’organisme est changée, on obtient autre chose que le résultat prévu. Si on mute simplement un gène, on obtient deux paires d’ailes au lieu d’une, ou une patte à la place d’une antenne. Cela dit, ce qu’on obtient ainsi n’est jamais qu’une réversion, puisque, même si ça remonte loin dans l’évolution, la patte et l’antenne ont la même origine embryologique.

Placenta de souris

Alain Prochiantz met des gènes de tête de mouche à la place des gènes de tête de souris de laboratoire. II prend le groupe de cellules souches qui vont créer la tête de la mouche et il les place dans l’embryon d’une souris à la place du groupe de cellules souches qui produisent sa tête. Cela produit quand même une tête de souris, même si la souris ainsi obtenue n’est pas viable. Encore une fois, cela conforte, à un point étonnant, l’idée que la forme est surdéterminante.

Et pourtant, ce qui est fascinant dans notre époque, c’est que des biologistes cherchent le déterminant qui ferait émerger une forme, une unité, comme un peintre cherche ce qui fait unité dans son art. Alors que la patte et l’antenne ne sont que les fruits d’une bifurcation dans l’évolution, et on pourrait citer bien d’autres exemples. Une fois le phénotype développé, ces organes deviennent très différents, mais, quand on regarde l’évolution, on peut retrouver l’endroit de la bifurcation. C’est la trace du passé de l’évolution, qui ne peut être pensé en termes d’utilité – à l’inverse, la pensée de l’utilitarisme comporte toujours un fond métaphysique qui croit à l’existence d’un sens supérieur capable d’orienter les mouvements et processus du réel.

Le biologiste François Jacob explique qu’un organisme, au cours de l’évolution, ne s’est jamais constitué de la façon dont un ingénieur construirait un objet. Lorsqu’un ingénieur veut construire un avion, il commence par en dessiner les plans, puis il fabrique une à une les pièces dont il a besoin avant de les assembler pour construire son appareil. Mais, dans l’évolution, cela ne fonctionne pas du tout ainsi, puisque tout organisme est issu d’un organisme précédent: on ne peut pas fabriquer de nouvelles pièces à partir de rien. La seule chose que l’on puisse faire, c’est de bricoler à partir de l’existant, en changeant des éléments petit à petit, à la condition que cela réponde à un besoin.

Cerveau de souris

Et pourquoi est-il nécessaire que cela corresponde à un besoin? Tout simplement parce que la sélection naturelle privilégie ce qui va savoir répondre à ce besoin par rapport à ce qui n’y répond pas. Donc, si jamais on a besoin d’un organe tactile et qu’on a des pattes, on peut très bien commencer par mettre des systèmes sensoriels au bout des pattes et relier des nerfs au cerveau, ce qui va permettre avec les pattes de repérer des choses. Alors, bien sûr, progressive­ment la patte peut perdre sa fonction de patte et devenir une antenne. Mais si on obtient une antenne, en aucun cas on ne l’aurait fabriquée: elle dérive d’une patte qui existait préalablement. Tout ce qui existe chez les êtres vivants soit n’était initialement pas grand-chose, soit avait une utilité différente. Il est possible de trouver la trace d’une utilité antérieure de tout ce qui compose notre organisme: la vessie natatoire des poissons et les poumons, notre aorte et les systèmes des arcs branchiaux des poissons, etc.

Les disciplines se croisent: en neuro­logie, on appelle cela le recyclage neuronal. Le cerveau humain a développé par exemple un champ de connexions neuronales liées à l’activité de lecture: c’est un cas de recyclage d’un matériau qui était déjà là, puisque ces neurones spécialisés n’avaient pas été créés antérieurement en tant que tels par l’évolution en attendant que l’écriture soit inventée.