I Je sors de l’Arche. La terre tangue …

 L’Éternel regretta … Genèse 6:5.

Déçu, insatisfait, l’Éternel est prêt à tout effacer, dès le début du livre. Ce sera le déluge qui prétend tout ensevelir. La Bible relate tour à tour la création du monde et sa dé­création. La terre ferme à peine apparue est engloutie. Le déluge destruc­teur procède par une inversion systématique de la création qui vient d’être décrite. Rien ne survit, hormis un échantillon unique de la vie antérieure: une seule famille, issue d’un inceste primordial (où étaient les compagnes d’Abel et de Caïn? …), celle de Noé, et une seule paire de chacun des animaux qu’il a pris soin de pla­cer dans une arche flottante.

A l’image de son ancêtre, Noé est un père fondateur. Selon l’histoire biblique, sa femme et lui sont les ancêtres uniques de la population postdiluvienne. Leurs trois enfants s’appellent Sem, Jafet et H’am, soit Nom, Beau, et Chaud. Autrement traduit, il y a celui qu’on entend, celui qu’on voit et celui qu’on touche. Ainsi s’écrit la généalogie primordiale où les noms et leurs traductions murmurent la poésie d’un monde très ancien.

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Selon l’exégèse traditionnelle, chacun de ces frères devient, de façon archétypique, l’ancêtre d’un continent. Sem est perçu comme l’ancêtre des sémites, qui portent son nom. Japhet serait le père de l’Europe et des civilisations occidentales. Quant à H’am, il aurait peuplé l’Afrique de sa descendance. Ce mythe des origines postdiluviennes installe l’huma­nité entière dans un lien fraternel, racontant les humains comme tous sortis en frères d’une arche à la dérive, survivant ensemble à un monde dis­paru.

Si Noé, ancêtre de tous les hommes qui peuplent la Terre, porte sur ses épaules l’avenir de l’humanité, il est aussi un antihéros dont la Bible dévoile très vite la nudité et la faiblesse, à travers un récit troublant. Cet épisode, aujourd’hui méconnu, a pourtant alimenté une exégèse copieuse et une iconographie abondante. Au sortir de l’embarcation, tandis que sa famille et les animaux retrouvent la terre ferme, la vie nouvelle du héros et de ses fils est ainsi contée, dans Genèse 9:18-25:

Les fils de Noé qui sortirent de l’arche furent Sem, H’am et Japhet; H’am était le père de Canaan. Ce sont là les trois fils de Noé par lesquels toute la terre fut peuplée, Noé, homme de la terre, entreprit de planter une vigne. Il but de son vin et s’enivra, et il se mit nu au milieu de sa tente. H’am, père de Canaan, vit la nudité de son père et alla dehors l’annoncer à ses deux frères. Sem et Japhet prirent la couverture et la déployèrent sur leurs épaules en marchant à reculons. Ils couvrirent la nudité de leur père mais ne la virent point, leur visage étant tourné. Noé, réveillé de son ivresse, connut ce que lui avait fait son plus jeune fils. Il dit: MaudIt soit Canaan! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères. Il dit: Béni soit l’Éternel Dieu de Sem et que Canaan soit leur esclave

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A l’issue du déluge, quelque chose tourne mal pour la famille fondatrice de l’humanité. Après quarante jours de huis clos en pleine mer, la dis­corde vient troubler le lien entre les générations. C’est sur la terre ferme que, pour eux, tout cha­vire.

Noé sait qu’il lui appartient de reconstruire l’humanité sur ce gigantesque cimetière qu’est devenu le monde. L’homme dont toute la géné­ration a disparu a navigué quarante jours sur la mort et doit maintenant bâtir la vie sur les osse­ments de sa génération.

Sa première initiative est de planter, afin d’enra­ciner une croissance future. Mais de la plante, il s’enivre. Le produit de la vie qui renaît sur la Terre est aussi celui qui le fait quitter à nouveau le sol ferme, décoller et flotter dans l’ivresse. Noé s’ancre en plantant, et s’arrache immédiatement à la nouvelle terre dans la consommation du fruit.

Consommer un fruit dans la transgression: il s’agit bien sûr d’un déjà-vu. Le descendant d’Adam rejoue la scène des origines. Nous voici projetés à nou­veau au jardin d’Éden. Un arbre est au milieu du jardin. L’ingestion de son fruit modifie l’état de conscience humain. Cet arbre du nouveau monde pourrait bien être, selon les rabbins, Sanhédrin 70a. 84, le même fruit défendu que celui du jardin d’Éden. Pour les commentateurs, il est question du même arbre et donc du même geste. La faute est répétée, l’histoire bégaye.

Noé vient de passer quarante jours dans son arche, gigantesque matrice qui protège la gesta­tion d’une nouvelle vie sur Terre. Selon le droit rabbinique, Yevamot 69b, quarante jours correspondent au temps qu’il faut pour qu’un embryon se forme dans le corps de sa mère et développe des organes de fœtus. Noé vient d’être accouché par son bateau-mère, rejeté sur la terre. 

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Et l’ancre à peine jetée, le voici qui régresse. On l’imagine couché nu, en position fœtale, tel un nouveau-né dans son berceau. Noé, nouveau premier homme, est un homme en régression. Sa nudité figure une tentative de retour à l’état originel, au jardin d’Éden, au temps d’avant le vêtement, d’avant la famille et d’avant la sortie du Paradis, et d’avant les institutions. Intoxiqué par l’illusion d’un retour au temps paradisiaque, Noé, dans son ivresse, est revenu au monde fusionnel d’avant la brisure. Dans sa tente-matrice, il se réfugie dans le monde pré-exilique, celui d’avant la mort, le traumatisme et la perte. Mais, un autre traumatisme, une autre transgression, va l’en extirper pour l’expulser de son illusoire jardin éthylique.

Luca Giordano

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