2 The Walking Dead

La contagion estoit violente et maligne que seulement si l’on s’approchoit cinq pas près d’un qui feusse pestiféré, tant qu’il en avoit tous estoient blecez: et plusieurs avoient charbons devant et derrière, et mesmes par toutes les jambes: et ceux qui les avoient derrière la personne leur donnoit une demangeson: et la plus grand part de ceux la eschapoient: mais tous ceux qui les avoient devant n’en eschapoit pas un. Les malades ne vivaient pas plus de six jours, les saignées, les médicaments n’avaient aucun pouvoir … Et quand on avoit fait la Visitation par toute la cité et jette hors les pestiférés, le lendemain y en avoit plus que au paravant …

Un univers atroce, qui voyait le père ignorer son enfant si celui-ci semblait contaminé, certains l’interprétant comme une punition divine.

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A une lieue tout à l’entour n’y avoit que bonne santé: et toute la ville estoit tant infecte, que seulement du seul regard que faisoit celuy qui estoit contaminé venoit subitement donner infection à un autre.

Certains malades préféraient se jeter dans un puits ou se défenestrer. Nostradamus vit une femme cousant elle-même le linceul dans lequel elle se glissa pour attendre la mort, tandis que les femmes enceintes avortaient spontanément et mouraient au bout de quatre jours, les nouveau-nés décédant subitement, le corps violacé, comme si le sang eut esté espandu par tout le corps. Nostradamus fabriqua une poudre à base d’iris de Provence et de clous de girofle, et, l’année suivante, ce fut dans la ville de Lyon qu’il exerça son métier contre une autre peste, ou plus probablement une coqueluche .

Rabelais également distribuait remèdes et palliatifs pour les maux du corps, de l’âme et de l’esprit. L’écriture recoupe la pratique, parce que ses fins sont les mêmes. Si maistre Alcofrybas Nasier, comme il signe de son anagramme, plus connu pour avoir été le créateur de personnages comme Panurge ou Frère Jean, utilisait le rire, c’était à la fois pour faire rire et pour rire de soi; mais c’était aussi et surtout pour rire de tous les autres chrétiens qu’il voyait se perdre dans l’erreur, malades en quelque sorte jusqu’à vouloir faire mourir ou exterminer leur prochain parce que celui-ci ne pensait pas comme eux. Des chrétiens qu’il voyait souffrir d’une affection qui les consumait en les portant à ne pas persévérer dans la créature qu’ils étaient, faite par Dieu à son image pour lui rendre gloire et honneur dans la foi et la charité. Le rire, certes dérivé des rites carnavalesques, était avant tout conçu par Rabelais comme un médicament, destiné à purger l’homme de ses passions, à le détourner du pire. Il n’excluait d’ailleurs pas la violence. Frère Jean traduit une immense agressivité qui fait comprendre que l’écriture était pour Rabelais ce qu’elle était déjà pour le prophète de l’Ancien Testament: arme et pure violence, épée, fouet et bâton, instrument de malédiction et fulmination, de punition et de vengeance; mais tout aussi bien jubilation, liberté …

Nostradamus soignait les âmes, lui aussi. Il voulait les distancier du monde dangereux qui les entourait, des illusions et des périls qui montaient en force et qui risquaient de renforcer le mal tentateur qui les travaillait.
C’est en terme de thérapie de l’âme que je proposerai de lire l’œuvre complexe de Nostradamus, les mécanismes de son écriture toute en énigmes; l’énigme lui était ce que le rire était à Rabelais, un instrument pour faire venir le chrétien au Logos, l’énigme recelant en elle, dans son caché et par son caché, une puissance de mise en mouvement dans une intelligence des Écritures.

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Il y avait deux voies, en ce XVIe siècle qui connaît les plus grandes dissensions, pour soigner les âmes contre la philautie, l’amour de soi menant à toutes les plus grandes horreurs et atrocités: la voie du rire fracassant que choisit Rabelais en racontant les aventures gigantales, la voie de la terrorisation sourde, procédant par énigmes, qui est l’option de Nostradamus.

Hippocrate est érigé en modèle du médecin pratique, tandis que sont louées la concision de ses aphorismes, sa manière de présenter l’étude des cas dans ses Epidémies, et la clarté et brièveté de ses préceptes sur le rôle du médecin et sur le pronostic. La médecine hippocratique est une médecine qui, par l’observation du corps et de ses affections, cherche à anticiper sur le devenir. Ses préceptes sont en conséquence une épistémè. Et tout indique que Nostradamus est un adepte de la prévention hippocratique ou pseudo-hippocratique, en liaison avec les travaux de Jules César Scaliger, home scavant et docte, un second Marsile Ficin en philosophie Platonique, qui publie à Lyon, en 1538-1539, chez Sébastien Gryphe, le Hippocratis liber de somniis, agrémenté de commentaires; ou encore par ses relations privilégiées avec le médecin Louis Serres, qualifié alors de nouvel Hippocrate.

Et que propose-t-il d’autre dans ses Prophéties, dans l’au-delà de leurs mots, si ce n’est une épistémè? Car si les prophéties font bien souvent office de présages dans l’œuvre de Nostradamus, ce n’est pas par hasard. Dans ses sentences, Hippocrate est le théoricien d’une sémiotique corporelle synonyme de pronostic: remonter au passé du corps, analyser les symptômes ou les signes immédiats, prévoir fondamentalement le futur, pour parvenir à traiter la maladie avec assurance et au mieux, et dire au patient le progrès ou la guérison futur de sa maladie. Le froid avec tremblement, avec tournement d’yeux, avec fièvre et grandes inquiétudes, c’est mortel; l’assoupissement chez ceux-ci est mauvais …

Globalement, la médecine hippocratique part de l’anamestique, l’examen des signes, pour aller vers le diagnostic et parvenir enfin au pronostic qui est sa finalité essentielle puisque consistant à deviner ce qui peut arriver au patient. Cela afin d’empêcher que ce qui a été deviné advienne. Le futur du corps n’est donc pas la préoccupation première du médecin, puisqu’il veut soigner son patient dans le présent et que son travail est donc un travail sur le présent du corps.
Particulariser, selon le terme même de Nostradamus, ce serait appliquer à la nature humaine les postulats dogmatiques de l’école de Cos: reconstituer le passé d’un moment de la durée humaine, évoquer les implications factuelles perceptibles immédiatement, et laisser au lecteur la compréhension et l’interprétation du pronostic ou, plus explicitement, du présage.

De même qu’il est possible, à la manière de François Valleriola, d’établir, afin de scruter le corps humain, des Loci medicinae communes (Lyon, 1562), de même des loci communes de la temporalité humaine sont sans doute l’application dont les Centuries sont sorties et qui court dans les almanachs comme dans les Pronostications.dc892-libmed5.1193157618

Le Nostradamus astrophile et prophète est ainsi un médecin qui transfère et applique son épistémologie à la compréhension du temps humain pour tenter d’offrir une thérapie à ses contemporains aux prises avec leur devenir. Une méthode oscillant entre aphorismes, sentences, proverbes et énigmes oraculaires. Simultanément à un mode d’expression biblique, Nostradamus userait d’une technique particularisée qui relève de ses connaissances et pratiques médicales et qui peut rendre compte de la structuration stylistique de son discours même.

Bosch, Atelier Cranach

Camée renaissant