Quand les philosophes étaient des hommes de laboratoire …

Pour moi, la philosophie, c’est l’étude de textes méconnus, si possible un peu anciens, le plus souvent assez bizarres, déposés sur les marges de l’histoire où ils gisent comme des branches arrachées et charriées par les flots, blanchies et patinées par le sel …

Pourquoi les traités d’architecture ou d’anatomie ont-ils donné lieu à de riches réflexions philosophiques, tandis que ceux qui sont consacrés au jardinage, à la cuisine, à la pêche à la ligne (qui a lu The compleat angler de Izaac Walton?), aux recettes de teinturiers ou aux techniques de joaillerie sont-ils le plus souvent négligés? …
Tel est pour moi le cas de l’alchimie: parfois, en lisant ses textes, j’ai cru lire de la philosophie, parfois il me semblait que c’était ma lecture qui rendait philosophiques des propos si peu cohérents qu’ils ne semblaient pas pouvoir résulter d’un travail de la raison. Je pense aujourd’hui que les choses ne sont pas aussi simples. Dans le passé, des textes alchimiques se sont présentés comme des textes philosophiques, ou ont passé pour tels, mais pas tous; il existe aussi dans la littérature réputée alchimique de nombreux catalogues de recettes, des fantaisies romanesques, des rêveries poétiques, des élucubrations délirantes qu’il est difficile de prendre pour de la philosophie. Comment tracer la ligne de démarcation, lorsque tous ces aspects se retrouvent chez le même auteur, voire dans le même ouvrage?

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D’abord, contrairement à une idée largement répandue, les textes alchimiques ne sont pas d’un accès difficile. Fréquemment imprimés dès le 16e siècle, ils furent rassemblés dans plusieurs recueils de textes en latin pendant tout le 17e siècle, puis en allemand, en anglais et même en français jusqu’au milieu du 18e siècle. Il ne s’agissait pas d’une littérature secrète et ce n’est donc pas en raison d’une occultation volontaire ou d’une rareté éditoriale qu’ils disparurent progressivement de la pensée des philosophes et des savants à partir de la fin du 18e siècle. Mais surtout, et ce fut ma seconde découverte, ces textes n’ont rien d’obscur, ou plutôt, ils ne sont pas plus obscurs que les autres textes scientifiques ou philosophiques de leur époque.
Ce qui, le plus souvent, les rend inaccessibles à notre compréhension, ce n’est pas je ne sais quelle volonté de leurs auteurs de camoufler leur savoir sous les voiles des symboles et des secrets, c’est plus simplement le double écart entre, d’une part l’état de la science ou de la philosophie hier et aujourd’hui, d’autre part entre les thèmes traités par les alchimistes et ceux que nous avons l’habitude de retrouver dans les textes de leurs contemporains philosophes et savants.

Nous avons tous appris, et nous ne cessons d’apprendre à lire Galilée ou Descartes. Personne ne nous a appris à lire la Summa Perfectionis de Geber ou l’Ortus medicinae de Van Helmont, au point même que nous oublions que les doctrines de ces auteurs étaient connues de tous au 17e siècle, que le modèle alchimique est au cœur de la querelle entre Gassendi et Descartes ou que Boyle, qui pratiquait l’alchimie, n’a pas eu besoin d’introduire dans la chimie de son temps un corpuscularisme qui s’y trouvait depuis le 14e siècle. Quant à l’intérêt aujourd’hui bien connu de Newton pour l’alchimie, certains l’expliquent encore par son goût pour les théologies bizarres ou par l’étrangeté de son caractère, alors qu’il s’agissait simplement de son intérêt pour les doctrines chimiques de son temps.
Il n’y a dans les textes alchimiques ni religion cachée, ni pensée primitive, ni manifestation de l’inconscient collectif. Les ouvrages que Jung a consacrés à l’alchimie ont joué un rôle très négatif, en occultant la dimension chimique et philosophique des textes alchimiques. Pour ne prendre qu’un exemple malheureusement célèbre, on voit bien comment la lecture de Jung a infléchi le discours de Bachelard sur l’alchimie à partir des années quarante. La Psychanalyse du feu est le modèle de ce que j’ai cherché à éviter: à quoi bon en effet étudier les textes alchimiques si l’on est d’avance persuadé qu’ils n’ont rien à voir, ni avec la chimie, ni avec la philosophie et qu’on n’y trouvera que les projections d’un inconscient collectif producteur d’obstacles épistémologiques? C’est ce qui m’a conduit à prendre des distances avec la notion de rupture épistémologique, qui me semblait trop liée à une profonde méconnaissance de la littérature alchimique, telle que j’ai pu la découvrir.

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… Ni ésotérisme, ni pré-chimie, l’alchimie est-elle pour autant philosophie? Il me semble qu’elle l’est devenue, comme à son corps défendant, du fait même que se trouvant contestée dans ses pratiques même, il lui fallut se justifier par la théorie. L’invention des universités au moyen âge aurait pu être fatale à l’alchimie qui ne pouvait, comme la médecine, laisser la pratique aux mains d’habiles artisans et se consacrer à la lecture et au commentaire des ouvrages fondateurs. Cela eût supposé que la pratique puisse s’appuyer sur une doctrine incontestée qui, de l’extérieur, lui serve de justification, lui prescrive ses objectifs et ses moyens. Au contraire, l’alchimie médiévale s’est trouvée au 13e siècle confrontée à une contestation philosophique qui s’est principalement exprimée dans un texte tiré d’un ouvrage encyclopédique d’Avicenne (le Kitab al-Shifa) qui circulait sous forme d’un bref traité latin intitulé De congelatione et conglutinatione, que l’on prit parfois pour le quatrième livre des Méteorologiques d’Aristote, ce qui accentuait sa notoriété. On y trouve une véritable mise en garde: les artisans de l’alchimie devraient savoir qu’il n’est pas possible de transmuter les espèces. Dans une nature immuable, telle que la concevaient alors les aristotéliciens, les différents métaux se distinguaient les uns des autres par une différence spécifique dont le statut était passé de la logique à l’ontologie. C’eût été commettre une grave faute philosophique que de croire qu’on pouvait les transformer les uns dans les autres. Les pratiques alchimiques se trouvaient donc contestées en raison de leur incompatibilité avec la doctrine aristotélicienne de la matière et de la forme, la prétendue réussite des pratiques transmutatoires ne pouvant être que le résultat de supercheries ou de pratiques illicites, telles que l’invocation de puissances infernales.

Qu’on ne se méprenne pas: l’alchimie ne s’est jamais limitée à la recherche de la pierre philosophale, et les alchimistes ont souvent été les premiers à condamner ceux qui faisaient de la fabrication artificielle de l’or le seul but de leur activité. D’ailleurs, comme l’a montré Jean-Pierre Baud (Le procès de l’alchimie. Introduction à la légalité scientifique, Strasbourg, 1983), l’inquisition et les tribunaux civils ne traquant que les faussaires et les magiciens, aucun alchimiste ne fut jamais condamné en tant que tel. Ouvrir un laboratoire alchimique, c’est être convaincu que la nature peut être perfectionnée par une habile utilisation de ses propres moyens. Cela serait tout à fait compatible avec la conception aristotélicienne de l’art qui, comme chacun sait, imite la nature ou bien exécute ce qu’elle est impuissante à effectuer (Physique II 8, 199), s’il n’y avait cette malheureuse affaire de l’immuabilité des espèces.
L’alchimiste est d’abord celui qui constate que les processus naturels sont imparfaits, puisqu’il existe des maladies des humains, des animaux et des plantes, puisqu’il existe des métaux qui, à la différence de l’or, se détruisent avec le temps (ce que nous appelons l’oxydation) ou se dissolvent dans les acides (l’eau régale, qui dissout l’or, n’est pas un produit naturel). Mais l’alchimiste ne se résigne pas à cette situation de dégradation de la matière.

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Si la médecine galénique est si peu efficace dans le traitement des maladies des êtres vivants, c’est qu’elle n’a pas compris quelle était la véritable composition du corps des animaux et les causes de sa décomposition. En fait, les mêmes substances principielles (le Mercure et le Soufre, et plus tard le Sel) et leurs divers composés sont à l’œuvre dans tous les corps naturels, qu’ils soient animaux, végétaux, minéraux ou métaux. Le travail du laboratoire a donc pour principal objectif la mise en évidence de ces principes constitutifs de tous les mixtes, de leur manière d’agir dans ces lieux naturels de croissance que sont les matrices ou les mines. Une fois les principes isolés par la pensée et par l’action, il devrait être possible de perfectionner la nature.

A partir de là, tous les alchimistes ne sont pas d’accord. Certains, qui ont eu connaissance des travaux des alchimistes-médecins arabes, veulent fabriquer l’élixir ou médecine universelle, produit chimique qui guérirait de toute imperfection en rétablissant les proportions du corps sain. D’autres, influencés par la doctrine ficinienne des semences, veulent isoler la semence métallique éparse dans la masse du corps minéral, puis la projeter sur le métal imparfait pour faciliter le redémarrage, dans les conditions idéales du laboratoire, des processus interrompus dans les mines du fait de mauvaises conditions naturelles. D’autres encore estiment que les métaux imparfaits doivent être réduits en leur matière première (c’est d’ailleurs ce qui était suggéré par une interpolation précoce du texte d’Avicenne), ce qui implique la recherche d’un dissolvant universel, qu’on nommera alkahest au 17e siècle.
Tous sont d’accord sur le fait que la réussite des pratiques de laboratoire suppose certes une patience et une habileté peu communes, car les opérations sont longues et doivent être menées avec une grande précision dans le choix des matériaux, leur proportion et les degrés du feu; mais la réussite exige surtout une parfaite connaissance de la théorie qu’il s’agit de mettre en œuvre, ou plutôt, de mettre en scène. Car loin de confirmer la théorie, la pratique alchimique n’en est que le prolongement. Voilà pourquoi l’inévitable échec des pratiques transmutatoires ne constitue jamais une objection, et encore moins une raison de renoncer. La doctrine alchimique n’est pas une hypothèse à confirmer, c’est une théorie à déployer …

On remarquera que Descartes, dans la Lettre-Préface des Principes de la philosophie, conteste le fait que la philosophie des alchimistes soit véritable, mais non pas que les alchimistes soient des philosophes, puisqu’il rapproche leur doctrine erronée des trois principes (Mercure, Soufre, Sel) de celles, tout aussi erronées mais pas moins philosophiques, des atomistes et des aristotéliciens. Les alchimistes du 17e siècle se considéraient en effet comme les seuls véritables philosophes de la nature. Plus exactement, ils se représentaient volontiers comme étant les restaurateurs d’une philosophie ancienne injustement bafouée par Aristote et ses disciples. Thalès, Démocrite, Platon, les stoïciens, apparaissent alors comme les véritables ancêtres d’une philosophie naturelle qu’ils ne surent pas défendre efficacement, faute de l’avoir pratiquée. Grâce aux progrès du travail de laboratoire, il est désormais possible de réfuter Aristote par les moyens de la chimie, affirme Etienne de Clave en 1624. Après des siècles d’aveuglement et de pensée fragmentaire, il est enfin devenu possible, par la vertu du travail de laboratoire, de renouer avec les intuitions premières des fondateurs de la pensée vraie du monde que furent Moïse et son contemporain Hermès Trismégiste …

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Je ne fais pas ici de la sociologie des sciences. Je ne prétends pas du tout que c’est l’organisation sociale et politique de l’enseignement et de la recherche qui a constitué la chimie en tant que science. Je veux dire au contraire que c’est parce que la chimie, qui s’appelait encore volontiers alchimie, était une science qu’elle a pu s’institutionnaliser. La cohérence de son discours, l’immanence de ses explications, tout entière enracinées dans des propriétés naturelles de la matière, lui ont permis de se faire reconnaître comme un savoir digne et capable d’être pratiqué et d’être enseigné publiquement. Cohérence, immanence, transmissibilité par le livre et par l’enseignement, voilà selon moi les critères de ce que je nomme la rationalité de l’alchimie, ce qui fait que cette alchimie est la science chimique de son temps.
Dans ces conditions, la recherche du moment de la rupture entre chimie et alchimie est totalement vaine: un tel moment n’a jamais existé, puisque l’alchimie et la chimie constituent le même savoir.

Cette absence d’une rupture par laquelle la chimie se serait constituée en tant que science par opposition à l’alchimie, ou si l’on préfère d’un moment où l’alchimie se serait enfin transformée en chimie ne signifie pas pour autant que la chymie n’ait point d’histoire. L’alchimie, ou la chimie, ne sont ni éternelles, ni immuables. Absente de la pensée antique, la chimie se constitue, dans les premiers siècles de notre ère, lorsque les théories de la matière rencontrent les pratiques artisanales qu’elles permettent de penser théoriquement. Faute d’éditions fiables des textes grecs de cette première période, il nous est aujourd’hui difficile de retracer avec précision les circonstances et les causes de cette émergence d’un type de savoir rationnel qui, jusque là, n’existait pas. La chimie n’a pas pris la place de croyances mystiques, elles s’est constituée pour répondre à des questions que, jusqu’alors, on n’avait pas éprouvé le besoin de se poser.
Je ne dirai pas que les théories scientifiques se constituent par des ruptures, mais je constate qu’avec le temps, elles engendrent de la rupture; c’est la marque même de la scientificité que d’engendrer de la rupture. On peut bien aujourd’hui être épicurien ou stoïcien mais non pas adhérer à la physique d’Épicure ou de Chrysippe. Nous pouvons tenter de pratiquer leurs morales alors que leurs physiques nous sont devenues étrangères, parce que nous savons leur inefficacité.

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On peut bien, pendant un certain temps, faire semblant d’étudier la métaphysique ou la morale de Descartes en faisant comme si cela n’avait rien à voir avec sa physique, ou étudier son optique, sa théorie de l’aimant ou de la formation des sels en les séparant de sa métaphysique. Mais outre le fait que c’est faire injure à un auteur qui, pour des raisons qui tiennent aux fondements de sa philosophie, a voulu publier dans le même ouvrage sa métaphysique et sa physique, une telle distinction revient à projeter sur le 17e siècle des distinctions qui lui sont étrangères. Plus précisément, si la pratique de l’histoire de la chimie m’a ramené à la philosophie, c’est que les alchimistes n’avaient pas tort de se considérer comme des philosophes, du moins des philosophes naturels, mais philosophie veut souvent dire philosophie naturelle à cette époque. J’aime cette philosophie marginale, non conformiste même, tout en se voulant fidèle à sa tradition.
J’aime surtout ce refus de la séparation entre la théorie et la pratique, qui n’est pas sans risque pour la rigueur de la pensée, mais qui fait du philosophe un homme de laboratoire, qui ne craint pas de se salir les mains, parfois même de provoquer des explosions.

Bernard Joly

Lorenzo Lotto