Sirandane? Sampek!

Il y a des milliers d’années, la nuit, autour d’un feu, dans une caverne, hommes, femmes, enfants s’exercent à cet art des devinettes qui les fait rêver, qui chasse toutes les peurs et crée tous les mystères.
Beaucoup de peuples ont cultivé cet art des questions et des réponses. Pour eux, cela se mêlait à l’imaginaire sacré des mythes, aux récits fabuleux de la première histoire. Les nations indiennes en firent parfois un rituel, comme cela apparaît dans le questionnaire du langage de Zuyua, transcrit par les fameux livres du Chilam-Balam des Mayas du Yucatân.

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Mamiwata, la déesse des eaux

La devinette est alors beaucoup plus qu’un jeu de mots; elle est une véritable épreuve par la parole, qui relie l’homme au secret de la création: Fils, est-il dit dans les livres du Chilam-Balam, as-tu vu les vieilles femmes qui emmènent leurs petits-enfants? Ou bien: Fils, apporte-moi la luciole de la nuit. Son parfum se répandra au nord et à l’ouest. Apporte avec elle le coup de langue du jaguar. Celui qui n’aura pas compris qu’on lui parle des doigts de pied, et qu’on lui demande un cigare et du feu pour l’allumer, celui-là sera exclu de la communauté; il sera même parfois mis à mort.
Car il y a toujours la profondeur de la mort dans les jeux de la parole et, s’ils semblent détourner l’attention pour provoquer le rire, ils affirment toujours la nécessité d’identité du monde tribal; ils sont le trésor commun d’un peuple.
Tous les peuples ont leurs devinettes. Mais il y a un peuple qui a su pousser cet art jusqu’à la perfection, jusqu’à la poésie même: c’est le peuple mauricien. En venant de la grand-terre -de Madagascar, d’Afrique- sur les bateaux négriers, les esclaves ont apporté avec eux le goût de l’étrange, le pouvoir de l’imaginaire. Leur sens de l’humour, leur malice, leur tendresse aussi-ces armes contre le malheur- ils les ont mis dans un genre qui est propre à l’île de France, et qu’ils appellent sirandanes.
Qu’est-ce que les sirandanes? Ce sont des devinettes qui portent sur la vie quotidienne à l’île Maurice, devinettes qui suivent un ordre presque rituel, que chacun connaît, mais que tout le monde est toujours prêt à entendre.
Sont-elles vraiment des devinettes? Elles sont plutôt des mots clés, qui permettent à la mémoire de s’ouvrir, et de révéler le trésor caché. Ces demoiselles qui se tiennent la tête en bas au bord du chemin, ou cet animal qui porte un habit mais n’a pas de culotte, dans lesquels tous les enfants de Maurice auront reconnu les bananiers et le cancrelat, ne proposent pas vraiment d’énigme. Mais en révélant leur nature étrange, drolatique, la sirandane les réinvente. La surprise a lieu, comme dans le mondo de la philosophie zen japonaise, et la vie, avec l’esprit, peut jaillir.
La vie: un regard neuf sur le monde, sur les êtres et les choses. L’univers des sirandanes est un lieu sans frontière, où nul n’est séparé. Les végétaux, les animaux, les hommes et les éléments sont encore très proches les uns des autres, comme au premier moment de la création. Ici, dans cet univers primordial, les plantes ont la gale, les rivières marchent, le feu et l’eau sont semblables à des animaux, et l’homme peut être tour à tour pierre, arbre ou poisson. Ici les animaux, comme dans les premiers contes, sont parents de l’homme, son grand-papa, ou sa grand-maman, son oncle ou son cousin, ils partagent avec lui la même terre, la même eau. L’arbre qui tombe, et devient pirogue, est un mort qui porte le vivant, et la peau du bœuf qui sert à fabriquer les souliers de l’homme est un mort qui conduit le vivant. La fontaine est une demoiselle -n’est-elle pas fée chez les Celtes? Et le ciel un jardin immense semé de grains.

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Dans la forêt des contes

On voudrait parler d’animisme. C’est la leçon philosophique des sirandanes, cet art de la parole si léger et si grave. Il y a, je crois, un message étrange qui est venu de la grand-terre, et sans doute du cœur de l’Afrique, et qui a gardé la vérité profonde des religions et des mythologies premières, qui a conservé cette connivence entre les hommes et leur monde, ce lien qui unit les premiers chasseurs et les premiers collecteurs à la savane et à la forêt. On sent ici la force des éléments, le ciel, les orages, les vents, la puissance de la vie dans tous ses dessins, dans tous ses gestes, car c’est elle qui cache un visage d’enfant sous la barbe de vieillard de la noix de coco, c’est elle qui donne son pouvoir au piment si petit, et son privilège à la grand-mère araignée qui seule peut franchir le pont qu’elle a fait. Cet univers n’est pas puéril, il est simplement attentif, sans cesse réinventé par la surprise, ou par le rire. Et parfois, dans la sirandane, l’on entend la voix d’une ancienne sagesse, apportant avec elle le mystère du plus vieux des continents.
Ki ser mo papa napa mo matant? dit la sirandane. Qui est sœur de mon père et n’est pas ma tante? Et la réponse est étrange, inquiétante: Disan. Le sang.
Il y a ici, sous l’apparence rassurante d’un jeu, une sagesse ancienne, nourrie par les racines d’un peuple tout entier. Les sirandanes mauriciennes ne sont pas là seulement pour nous faire rire, pour nous distraire. Elles ont joué, et elles continuent de jouer un rôle important dans l’éducation des enfants de l’île Maurice, leur enseignant à mieux connaître les êtres et le monde, à mieux se connaître, à garder son optimisme, même dans les temps margoz, les temps amers de la misère et de l’esclavage. Aujourd’hui, plus d’un siècle après le recueil publié par l’érudit mauricien M. Baissac, n’est-il pas surprenant qu’elles n’aient pas changé, ni vieilli? Mais le pouvoir des sirandanes, comme celui de la langue créole, est le pouvoir de la jeunesse, qui survit au modernisme.

Calypso

Calypso, Pirates des Caraïbes

Aujourd’hui, dans l’île Maurice du tourisme, de l’industrie et des crises, quel est l’avenir de cette langue créole et de son pouvoir imaginatif? Combien de temps encore entendrons-nous les proverbes, les sirandanes, les ségas? Mais pour ressentir le pouvoir de leur jeunesse, aujourd’hui encore, il suffit d’aller n’importe où dans l’île, dans les villages cachés au milieu des plantations de canne, ou bien vers un pêcheur qui débarque de sa pirogue, à Mahébourg, et de prononcer les premiers mots par lesquels commence toute la magie: Sirandane? Sampek!

J.M.G. Le Clézio, Sirandanes, suivies d’un petit lexique de la langue créole et des oiseaux, préface, Seghers 1990