Sarah Vanuxem s’intéresse aux communs fonciers, ces terres dont les droits d’usage sont partagés par une communauté ou les habitants d’un village. Dans La Tragédie des enclosures (coécrit avec Antoine Constantin Caille, Les Liens qui libèrent), elle nous entraîne sur les traces du poète-paysan John Clare, témoin direct du mouvement des enclosures.

Antoine Caille et Sarah Vanuxem entourent la statue de John Clare, à Helpston.
A partir du début du XVIIIe siècle, les lois de transformation des structures agraires britanniques autorisent les propriétaires les plus riches à enclore leurs terres: pâtures, landes, bois … Les poèmes de John Clare racontent les effets dramatiques de cette loi illégitime pour sa famille et son village. Les paysans les plus pauvres vont perdre progressivement les droits d’accès et d’usage de la terre dont ils disposaient jusque-là, ce qui les prive des ressources essentielles pour survivre.
Quelle était la fonction sociale de ce principe de terres ouvertes?
Ces droits fonctionnaient comme une forme de sécurité sociale avant l’heure, un minimum social reconnu à chacun. Ils empêchaient la pauvreté de se transformer en misère. Même ceux qui ne possédaient que très peu de biens pouvaient y faire paître quelques moutons sur les pâturages, ramasser du bois en forêt -l’affouage- ou glaner les restes des récoltes sur les terres cultivées, une fois la moisson terminée. Les poèmes de John Clare attestent la violence du basculement lorsque ces droits sont supprimés. Le mouvement des enclosures provoque un exode rural brutal, il conduit de nombreuses familles à abandonner leurs maisons pour vendre leur force de travail dans les villes.
Dans quelle mesure ce mouvement a-t-il bouleversé le sens du droit de propriété?
Les enclosures marquent le passage d’un système de propriétés simultanées déjà présent au Moyen Age à un droit exclusif tel que nous le connaissons aujourd’hui. Dans le premier livre du Capital (1867), Karl Marx (1818-1883) dira des enclosures qu’elles ont ouvert la voie à l’accumulation primitive du capital et ont livré à l’industrie les bras dociles d’un prolétariat sans feu ni lieu.
L’apparition de barrières porte également atteinte au droit fondamental de se déplacer librement sur les terres d’une paroisse, les clôtures et les haies empêchant de parcourir landes et champs. Pour le poète, les communs sauvages et gais désignent d’ailleurs aussi bien les terres ouvertes que la liberté d’aller où l’on veut, de tracer son propre chemin. John Clare est profondément affecté par ces barrières physiques qui lui font perdre ses repères, il raconte sa tristesse de ne plus pouvoir se remémorer les frontières disparues de son village. Il pleure aussi le départ des gens du voyage, les gypsies, qui ne peuvent plus accéder aux communs où ils étaient accueillis.
Pour la première fois sont décrites des émotions proches de ce qu’on appelle aujourd’hui la solastalgie, cette détresse causée par la destruction de paysages et milieux de vie qui nous sont chers. John Clare est souvent présenté comme un précurseur de l’écologie. De quelle façon cette conscience environnementale s’exprime-t-elle?
Ses poèmes décrivent avec une grande acuité l’érosion de la biodiversité. Il donne la parole aux animaux sauvages ou domestiques, aux arbres et aux eaux qui pleurent ce qu’ils ont perdu. Les abeilles ne trouvent pas de bourgeons où se poser, les lapins fuient leurs terriers, les oiseaux ne sont plus disposés au vol, la terre elle-même s’essouffle sous le poids des charrues, et craint de ne plus avoir un seul insecte.
En reliant ces atteintes aux nouvelles méthodes de culture plus productivistes qui commencent à émerger, il anticipe la réflexion sur les origines de la crise écologique que des chercheurs associent aujourd’hui aux prémices du capitalisme et de la société industrielle. John Clare invite au contraire à considérer les champs et les forêts comme des milieux de vie, habités à la fois par des humains et des non-humains. Les branches d’un arbre peuvent servir à la fois aux humains pour se chauffer, aux insectes pour s’abriter, aux oiseaux pour y installer leur nid. Les droits d’usage de chacun doivent être respectés, et donc régulés.
Votre titre opère un renversement en s’inspirant de l’expression tragédie des communs. Pouvez-vous nous rappeler dans quel contexte elle est apparue et pourquoi vous avez choisi de la réinterpréter?
En 1968, le biologiste Garrett Hardin (1915-2003) postulait dans la revue Science qu’une terre ou un bien mis en commun devait inévitablement être surexploité, chacun des usagers visant égoïstement à en user pour développer ses propres intérêts. Il en déduisait qu’il fallait soit privatiser, soit étatiser les ressources. Cette théorie, imaginée depuis un simple bureau, a exercé une forte influence et a conduit de nombreux pays du Sud à démanteler leurs systèmes d’usage collectif. Elle a ensuite été remise en cause par les travaux de la politiste Elinor Ostrom (1933-2012), qui a démontré qu’un commun n’est pas une absence de droit, mais un faisceau de droits d’usage, assorti de règles strictes et de sanctions, décidées par le collectif pour encadrer, par exemple, les dates de pâturages ou le nombre d’animaux par usager. L’œuvre de John Clare témoigne que la véritable tragédie est celle des enclosures, qui privent les plus fragiles de ressources ainsi que de la liberté de déambuler.
Cette vision de la propriété privée contraint, en outre, au modèle exclusif de l’agriculture productiviste et de la société de consommation, interdisant d’expérimenter d’autres formes de vie sociale et de relation au vivant.
En quoi cette œuvre résonne-t-elle avec nos préoccupations environnementales contemporaines, notamment en France?
Notre code civil consacre depuis 1804, dans son article 647, le droit de clore sa propriété, y compris lorsqu’il s’agit de forêts ou de champs. Les droits de pâture, de glanage ou d’affouage ont survécu longtemps avant de disparaître progressivement, même s’ils subsistent dans une certaine mesure. En 2023, sous la pression d’associations écologistes, le législateur a limité la taille des grillages entourant les propriétés, afin de permettre aux animaux de passer. Cette mesure visait à répondre au phénomène de solognisation, la Sologne étant une région où de grands propriétaires entourent leurs parcelles de hauts grillages pour empêcher les animaux de s’enfuir lorsqu’ils organisent des chasses privées. En échange, les parlementaires ont accordé aux propriétaires le droit d’interdire l’accès à leurs domaines par un simple panneau défense d’entrer. On peut voir dans cette loi de 2023 une nouvelle forme d’enclosure car, si chacun des propriétaires forestiers s’en saisit pour interdire l’accès à son domaine, une immense étendue forestière sera soustraite aux promeneurs. Quand on sait que 75 % de nos forêts sont privées, le danger est immense.
Dans le massif de la Chartreuse, un marquis a bloqué l’accès d’une réserve naturelle de 750 hectares aux randonneurs; à Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), un autre marquis a fermé son domaine représentant 80 % des espaces verts de la commune.
Vous défendez un droit à déambuler librement dans la nature. Quelle forme pourrait-il prendre?
Avec les crises écologiques, l’urgence est de sortir d’une vision purement exclusive de la propriété foncière et d’obliger les propriétaires de vastes domaines -on ne parle évidemment pas de petits jardins privés- à tolérer les promeneurs sur leurs terres. Bien sûr, cela doit se faire moyennant le respect de règles civiques et la protection des écosystèmes fragiles, comme les tourbières. Pour amorcer cette évolution, nous pouvons nous appuyer sur notre code civil. En disposant que le propriétaire qui veut se clore perd son droit au parcours et vaine pâture, en proportion du terrain qu’il y soustrait, cet article prouve que la propriété n’a pas toujours été synonyme d’exclusion
Il suffirait de réinterpréter cet ancien droit de parcours, jadis prévu pour les bêtes, comme un simple droit de marcher pour les humains. Si nos juges s’en saisissent, d’immenses territoires pourraient redevenir accessibles, à l’image de ce qui existe déjà ailleurs.
En Angleterre, les luttes contre les enclosures ont conduit à la création d’un droit d’accès public autorisant la traversée des propriétés sur des sentiers balisés. L’Écosse a reconquis un véritable right to roam (droit de parcourir librement), gagné de haute lutte par une mobilisation populaire. Quant à la Scandinavie, elle a conservé un droit coutumier de déambuler et bivouaquer, dans le respect strict de la nature et des occupants.
Cette réouverture permettrait de désengorger certaines aires protégées, victimes de surfréquentation, de répondre à un problème de santé publique en encourageant les gens à marcher, de recouvrer les droits d’usage collectifs, notamment de cueillette, d’expérimenter ce faisant des manières de vivre détachées de la société industrielle, et de compenser la possible limitation à venir du droit de se déplacer par des moyens de transport polluants.
Adieu, voyages lents, bruits lointains qu’on écoute,
Le rire du passant, les retards de l’essieu,
Les détours imprévus des pentes variées,
Un ami rencontré, les heures oubliées,
L’espoir d’arriver tard dans un sauvage lieu …
Jacques Rancière nous a délivrés des représentations dirimantes du XXe siècle, en deçà des cristallisations ouvriéristes, et dans son retour à la première moitié du XIXe siècle, il retrouve un gisement d’expériences et de virtualités alternatives à la société industrielle, que celle-ci n’a eu de cesse de réprimer, de refouler et qui nous font encore signe. Il s’agit de partir des potentialités latérales de vie et d’existence qui nous ont été laissées par un héritage dont nous exhumons quelques-uns des trésors ensevelis.
Un commentaire sur “La tragédie des Enclosures et la poésie romantique”
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