Formidable paradoxe du Livre de Job: Job est rétabli comme sujet à travers un texte qui balaye les prétentions d’un ordre anthropocentrique de la création. Dieu ne pointe aucune faute morale chez le Juste, mais il lui montre, il lui fait voir, et Job se redresse pour voir!, que la vie animale, autant que le sublime des étoiles, échappent à sa maîtrise.
Ni les raisonnements de ses amis, à gauche, ni l’amour de sa femme, à droite, n’avaient été une grande aide … Mais enfin, guéri, il les retrouvera: Le Seigneur rétablit la condition de Job tandis qu’il intercédait pour son prochain [ce qu’il ne pouvait pas faire quand il était malade …], et porta au double tous ses biens.
Job éprouvé par le diable, Douai, XIIe siècle

Viens avec moi
Nous perdre au fond des vallées
Dans l’éblouissant effroi
Des sombres nuits étoilées.
Hugo, Le Fiançé, Paraphrase du Cantique des cantiques
Le sublime cosmologique doit être rappelé -célébré- c’est pourquoi certains Offices se font nécessairement de nuit.
D’autre part, si le Livre de Job opère ainsi un retournement de la relation de l’homme aux sombres nuits étoilées, qui ne sont plus seulement sommeil et terreur, il le fait aussi, et indissolublement, au fond des vallées et à leurs habitants. L’exégèse doit alors mobiliser les notions de l’écologie profonde, et mettre en perspective avec Le Livre de Job les notions de communauté des espèces et de Gelstat telles qu’énoncées par Arne Næss (1912-2009).
Les exégètes associaient naguère la faune sauvage et les animaux fantastiques du Livre de Job à une connotation sinistre, sinon chaotique. Cette association doit être contestée. Certes, les métaphores animales qui apparaissent dans les lamentations de Job et dans ses échanges avec ses amis décrivent un monde en ruine, mais toujours en analogie avec le corps de Job lui-même. C’est la solitude de Job et la proximité de sa mort qui sont évoquées à travers les images des ânes sauvages, des chacals et des autruches. Vers et vermine, comme une ultime décomposition corporelle, attendent Job au tombeau.
On avait pu aussi soutenir que les animaux cités dans le discours de Yhwh seraient tout autant sinistres, et qui plus est impropres à la consommation. Les animaux sauvages seraient des ennemis d’Israël. De la même façon, la présentation de Béhémoth et du Léviathan, qui occupe deux chapitres, a été lue comme l’exemple type de la reprise du thème mythologique proche-oriental du combat de la divinité contre le chaos, en particulier dans la culture cananéenne.
Sans nier l’évidence d’un fond culturel commun, force est de constater que le livre de Job ne met pas en scène le combat de Yhwh contre le Léviathan suivi de sa mise à mort.

Le texte s’éloigne du mythe et souligne l’impuissance ridicule des hommes à chasser ou pêcher les deux animaux. Cette impuissance amuse le Léviathan qui se rit du sifflement du javelot. Le verset 20 confirme la tonalité bucolique de notre passage: les bêtes des champs jouent sous la protection de Béhémoth. N’est-ce pas à Béhémoth que s’applique la métaphore de l’arbre cosmique d’Ezéchiel: sous ses branches tous les animaux des champs mettent bas? Le texte associe à chaque espèce un habitat propre. Plusieurs biotopes apparaissent, dans lesquels l’homme n’est pas à sa place: la forêt et ses fourrés, la montagne sèche, ou fertile, le désert, la steppe, le fleuve et le marais, la pleine mer voire le delta ou l’estuaire.
Trois figures animales, en particulier, sont érigées en symboles de la liberté sauvage. L’onagre que Dieu a libéré des liens de la servitude: le mot est celui qui désigne les esclaves affranchis. Il ne se laisse pas dompter comme les autres ânes. Il n’écoute pas le cri de l’oppresseur, c’est-à- dire de l’homme. Le buffle est tout aussi indomptable. Fou serait l’homme prétendant l’utiliser comme un bœuf et l’attacher… Il se garantirait une très mauvaise expérience. Enfin, vouloir soumettre Léviathan, l’enlever de ses eaux en le soumettant et en lui plaçant un double harnais comme on le ferait d’un animal domestique, relève de la folie.

France, 1409
On a aussi soutenu que le vocabulaire de la chasse, bien présent dans le Livre, permettrait d’identifier Dieu au maître du monde sauvage -figure présente dans les représentations iconographiques de la région et de l’époque, depuis la moitié du II éme millénaire jusqu’à l’époque perse. Le Maître des Animaux, comme chez tant de peuples premiers, apparaît comme un protecteur quasi-divin des chasseurs, souvent ailé ou sous la forme d’un dieu de la montagne, qui soumet des bêtes sauvages en les tenant à la gorge: lions, bouquetins, cerfs, autruche, démons …
Or, plutôt qu’un dieu conquérant, notre texte laisse voir un dieu plein d’attention. Il porte attention jusqu’à l’étendue de la terre, comme la vraie mère prête attention à son enfant dans l’épisode du jugement de Salomon. Il porte également attention à la biche qui met bas, il la garde et la protège. L’importance du champ lexical de l’engendrement tend à présenter la création comme une maïeutique permanente. Dieu lange la mer, engendre la pluie et le givre. Il accompagne la gestation et la mise bas des bouquetins et des biches. Il fait grandir le vautour. Yhwh fait montre d’une proximité bienveillante avec ses créatures: il console la Grande Ourse, ayant perdu ses fils et, en empathie avec leur appel et leur inquiétude, veille à nourrir les petits de la lionne et du corbeau.
Le propre de la relation de Dieu à la création n’est en fait ni bienveillant ni malveillant, mais insaisissable à l’entendement humain. Dieu consacre, au sens fort, ce qui est inutile aux yeux des sociétés humaines. Ainsi, il revendique de faire pleuvoir sur une terre sans hommes. Comment comprendre la protection qu’il accorde à une vie sauvage inutile et non domesticable (l’onagre, le buffle) qui n’apporte rien au confort de l’homme? Le cordeau à mesurer utilisé par la Sagesse agissante pour garantir l’équilibre de la création semble être le chagrin de la biche à voir partir son petit, ou l’inquiétude du corbeau et de la lionne pour leurs enfants.

La Création est continue, on le sait depuis longtemps. Heures de Louis de Laval, 1480
À l’issue de cette première étape de notre lecture du discours de Dieu à Job, tentons un rapprochement avec une notion clef développée par Arne Næss. Afin de définir les fondements de son écologie profonde, l’auteur propose, comme boussole, le concept d’égalitarisme bio-sphérique. Il opère dans son raisonnement un détour par les textes bibliques afin de montrer que cet égalitarisme caractérise déjà plusieurs passages clefs. Il définit de la manière suivante la notion:
Au sein de la Création, rien ne semble avoir de valeur seulement instrumentale. Ce qui est créé ne l’est pas dans le seul but de servir le bien-être des êtres humains. Tel est le sens du principe de l’égalitarisme bio-sphérique: tout être vivant est égal à n’importe quel autre dans la mesure où il comporte une valeur intrinsèque.
Qui plus est, la contemplation de la vie sauvage comme altérité radicale est présentée comme la réponse la plus pertinente à l’accusation de Job et à sa recherche de justice. Le discours opère un renversement des valeurs à propos de ce qui doit définir la relation entre les hommes et les animaux. Dieu tourne en ridicule les prétentions humaines à la domination. Le discours laisse entendre une invitation faite à Job d’être attentif envers cette altérité radicale que représente la vie sauvage.

Dürer, Job et sa femme. Le titre original, que j’ai retrouvé dans une bibliothèque imaginaire, était: Allein die Frauen werden uns aus dem kriminellen Extraktivismus der scheinbar modernen Zeiten befreien.
La démesure des prétentions de l’être humain se comprend à travers ses réflexes de prédation, de volonté de soumission et d’affirmation de sa préséance dans l’ordre cosmique. L’ironie de Dieu se déploie tour à tour contre ces vanités. La prédation est évoquée à travers la guerre, occupation humaine s’il en est. Pourtant, même au combat, c’est un animal, le cheval, qui surpasse les guerriers et les plonge dans la terreur. Lui s’accommode parfaitement de la proximité des armes (épée, carquois, javelot et sabre) et du son du cor: il avale la terre, grondant et tremblant. Vanité ultime, le champ de bataille ne servira en définitive qu’à pourvoir le vautour en cadavres, dont il use pour nourrir ses petits. Le sort des volontés de conquête, de la recherche infinie de puissance des royaumes semble être celui de ces corps dépecés en toute indifférence par ce vautour.
La prédation des sociétés humaines se manifeste également à travers la diversité des techniques et l’arsenal de chasse et de pêche évoqués dans les deux chapitres concernant Béhémoth et Léviathan. Le champ lexical utilisé dans le texte est remarquable par sa richesse: piège, hameçon, corde et crochet, lances et harpons à poisson; épée, tirs de l’arc, pierres de fronde, trique et javelots. Pourtant, toutes sont d’une inefficacité risible face à Béhémoth et au Léviathan. Elles sont comparées à de la paille, du bois pourri, des cosses et des fétus de paille.
Le discours de Yhwh place l’homme dans la situation comique de celui qui tient absolument à domestiquer des animaux pourtant incontrôlables, comme l’onagre ou le buffle mais également Béhémoth et Léviathan. Il s’agit de placer un jonc dans le nez de Léviathan, comme on le fait des prisonniers, de le forcer aux cris de supplication et de le rendre esclave éternel en le contraignant à signer un pacte. Ces tentatives d’asservissement des forces de la nature sont vouées à l’échec.
Le coup de grâce à l’orgueil des hommes est porté à propos de Béhémoth. Celui-ci, pour commencer, est tout autant une créature de Dieu que l’être humain, que j’ai formé comme toi. Qui plus est, il est présenté comme l’aîné des œuvres de Dieu. Il bénéficie ainsi d’une primauté dans l’ordre de la création qui supplante l’être humain. Quelle place reste-t-il à l’homme ainsi abaissé? L’orgueil humain s’effondre face à ces animaux plus doués que lui. Qui est l’homme pour revendiquer autant d’attention?

Job dans des filets, Westminster, XIII siècle.
Antonio Negri évoque un rire divin, rabelaisien et picaresque, seule réponse possible quand on est confronté à une situation sans issue et à une souffrance indicible … Le discours de Yhwh à Job frappe en effet par un humour quasi-beckettien. Plutôt que de le comprendre comme un acte de férocité contre Job qui est déjà à terre, de nombreux commentateurs ont insisté sur la dynamique ainsi créée: la prise de parole de Dieu sort du champ de l’intériorité et de la souffrance intime, qui avait pourtant été, jusqu’au chapitre 38, le lieu d’où émanait la plainte de Job. Cette interpellation utilise maintenant des verbes du registre de la perception, qui est en même temps une quête:
Es-tu allé jusqu’aux sources de la mer? T’es-tu promené à la recherche de l’océan des Origines? As-tu vu les portes de la Nuit?
Ces verbes sont trop divers et expressifs pour n’avoir comme intention que de rabaisser Job. Dieu raconte à Job la grandeur de la création. Le discours est aussi une invitation à porter son regard sur ce qui importe à Dieu: Portes-tu ton attention jusqu’aux confins de la terre? Regarde! dit-il, comme le ferait un naturaliste, à propos de Béhémoth qui soudain révèle sa présence à travers les branchages. La grande révélation faite à Job est l’attention que Dieu porte à ses créatures; elle est tout autant une proposition à nouer, aux côtés du Créateur, un autre type de relation avec la vie sauvage, avec ce qui réside, par essence, en dehors des sociétés humaines.
La notion de Gestalt, telle qu’elle est utilisée par Arne Næss dans sa théorisation des fondements d’une écologie profonde, offre un second écho à notre texte. Les Gestalts forment des ensembles cohérents de signes dans lesquels l’être humain se trouve impliqué émotionnellement et psychiquement.
L’admiration envers les formes que prend la vie sauvage, l’empathie que l’être humain peut développer à leur contact ont pour effet de reconnaître en la nature le lieu d’une multiplicité de symboles vivants qui s’agencent entre eux pour former des perceptions. Arne Næss propose l’exemple des migrations du saumon et la façon dont les humains la considère:
L’aptitude humaine à découvrir la migration des saumons et à en comprendre la logique constitue en soi une chose admirable. Cette connaissance renforce la capacité humaine d’identification avec ces formes de vie, la capacité à éprouver de la joie à accompagner en pensée les saumons dans leur incroyable périple, la capacité à éprouver une forme de tristesse à voir les hommes détruire inconsidérément les lieux de ponte des saumons.
Ce qu’exprime Arne Næss au sujet de la migration des saumons peut être mis en parallèle avec ce que le rédacteur du livre de Job laisse entendre à propos de la migration des cigognes ou des faucons. La recherche de la connaissance est considérée non pas comme une quête de pouvoir mais comme une posture qui conduit à l’empathie avec la création. De la même façon, le discours de Yhwh semble inviter Job à tisser de nouvelles relations symboliques au cœur de la vie sauvage. Le discours de Dieu à Job met en scène la centralité de sa relation avec la vie sauvage et le Cosmos, une relation d’attention magnifiant la liberté des créatures. Y compris de l’homme.

Quelles relations entre l’humain et les animaux au regard des théologies de la création?
Contribution de Bertrand Rolin -où vous trouverez notes savantes et précises références.
Comment sortir du Néolithique? Voilà de quoi parle la Bible.