L’époché s’élabore au croisement de l’érotique et de l’esthétique

Toute connaissance objectiviste, dite évidente et naturelle, enferme une prétention à légitimer la domination.

L’attitude naturelle a pour conséquence un discours sur l’ordre du monde qui peut être soit conservateur soit réformateur. Étant donné que nous acceptons les choses sans les interroger, et le monde tel qu’il est, deux positions sont possibles: soit nous considérons que ce qui est ne doit pas changer et qu’il faut le préserver (position conservatrice), soit nous pensons qu’il est nécessaire de corriger les injustices qui sont présentes dans la société sans pour autant la bouleverser, ce qui n’aurait pas de sens. Nulle option révolutionnaire dans l’attitude naturelle. Jamais.

La solution révolutionnaire que suggère Husserl est de mettre entre parenthèses toutes nos connaissances positives, de mettre en suspens notre conviction que le monde est là. Cette mise à distance de toute attitude naturelle est un geste de neutralisation: du monde, des thèses sur le monde, des idéologies et de ce mixte de résignation et de sénilité qu’on appelle la sagesse.

On découvre alors un sens renouvelé de la réduc­tion phénoménologique, qui n’engage pas seulement une dimension théorique car elle possède une signification existentielle -sur laquelle repose ses potentialités théoriques.

Autrement dit, l’apparaître auroral s’éprouve au sein de certaines expériences qui suspendent la séparation avec le monde qu’entraîne la naissance et la dynamique d’ontogenèse en quoi l’enfance consiste.

L’expérience de l’intimité amoureuse, comme dans l’orgasme, est celle d’une communion avec l’autre et avec le monde au prisme de l’autre; elle est une expérience limite car elle suspend le dualisme sans l’abolir. Dans le cas contraire, l’expérience s’éteindrait car toute expérience suppose le du­alisme: la distinction du sujet de l’apparaître et de la chose.

Cependant, cette égalité du sujet et du monde -tenant à ce que le premier ne saurait se dissoudre dans le second car il lui est irréductible- n’en implique pas moins la primordialité du monde, sa préexistence, puis­que c’est en lui, depuis son intimité, que je le perçois et le pense. En outre c’est depuis le monde que le sujet percevant émerge. Or les premiers moments de cette émergence au sein de l’enfance -par laquelle la séparation est en procès- sont encore l’expérience de l’unisson avec le fond de monde, et l’expérience érotique retrouve cette communion sous la figure du sentiment amoureux exaucé. Dès lors, cette expérience est celle d’un impensable qui n’est pas donné comme les choses du monde, puisqu’il suppose la suspension, sans abolition, de la dualité cor­rélationnelle.

C’est pourquoi l’impensable est pressenti au fil de l’expérience érotique:

L’amour illimite l’autre, il est amour du monde à travers l’autre, sans que l’autre soit trahi pour autant car il est ce truchement nécessaire, cette présence qui rend le monde présent et nous rend présents au monde. Mais le sentiment qu’exalte la poésie est plus pur encore et plus ingénu: il n’est pas une certaine façon -amour ou haine- de nous rapporter à un objet, et il n’a pas d’objet, sinon le monde, un monde qui lui renvoie sa propre image. En ce sens il accomplit spontanément la réduction phénoménologique, ou la remontée de l’étant vers l’être.

Il ne faut pas penser cette ingénuité en tant que l’expérience esthétique impliquerait une dés-érotisation puisque ce serait réduire le sexuel au génital. Dans l’expérience esthétique, le désir est à l’œuvre, et il s’agit du désir métaphysique de communion charnelle. Mais l’expérience esthétique donne plus clairement à voir la dynamique de l’apparaître ou l’apparaître comme dynamique. L’objet esthétique -un tableau de Vermeer, une pièce de Racine- irradie d’un monde singulier -celui de la douceur ou du tragique- qui exprime le monde, et la multiplicité ouverte de ces mondes esthétiques en dévoile la puissance expressive qui, in fine, laisse pressentir la puissance du fond ou de la Nature.

L’esthétique possède aussi cette puissance existentielle (accomplissant le désir métaphysique) de même que l’érotique enveloppe une puissance phénoménologique (dans l’intimité amoureuse, le monde se manifeste comme tel), mais leurs polarités sont inversées.

La réduction est alors élaborée à la croisée de l’esthétique et de l’érotique. Les artistes et les amant ouvrent la voie au philosophe qui ne peut philosopher qu’au prisme de ces expérience. Par elles, la vie s’accomplit dans une immersion cosmique, en une déprise selon laquelle pourtant chacun se singularise. Mais ces expériences exaucent l’existence en nous donnant à penser: la philosophie est fille d’Éros.

Frédéric Jacquet

Il faudrait conjoindre à ces expériences celles de la fête, de l’émeute et du jeu.

Elaine de Kooning, Portrait of Yvonne Collins

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