De l’entrelacement de l’esthétique et de l’érotique

L’érotique ne se réduit nullement au sexuel, lui-même assimilé au génital, mais le sexuel est enveloppé par le désir qui, originairement, n’est autre que le désir de présence. Ce désir est corrélatif de l’événement de notre naissance qui consiste en une séparation d’avec le monde et d’avec le corps de la mère.

En vertu de cette séparation native, le sujet est défini comme désir du monde dont il est séparé, c’est-à-dire comme désir de présence, et c’est la plénitude de cette présence qui mesure le plaisir, jusqu’à l’extase. Et le désir n’est exaucé qu’à la condition que l’épreuve de la présence préserve une distance minimale par où elle demeure expérience alors que la fusion totale n’est autre que la mort par dés-individuation. Dès lors, la plénitude de la présence n’est pas sans faille afin que l’expérience ne s’éteigne pas avec la disparition du sujet lui-même.

Le sens originaire de l’érotique met en jeu le désir de présence, et consiste dans un désir d’intimité avec le monde qui se réalise dans l’épreuve sensible du sensible au sein des expériences érotiques et esthétiques. C’est en cela que l’érotisme déborde le sexuel, ce qui signifie en vérité que le sexuel se gonfle de ce goût pour le sensible en sa chair.

Il [l’objet érotique] peut montrer ou évoquer le monde: la caresse des vents, la voix des ondes et des bois, l’épanouissement d’une fleur ou d’un jardin, la courbe d’une colline que le peintre peut joindre à une épaule de femme. Le champ de l’érotisable est aussi large que celui des métaphores qui associent l’humain aux choses selon ce qu’expriment ces choses.

On ne saurait cependant penser que le monde double l’autre en l’effaçant comme si l’autre n’était que le médium trans­parent du monde. La Nature sans l’homme se donne nécessairement, ô paradoxe, selon l’autre. Dans l’étreinte, la pénétration de l’autre possède un sens cosmique, mais c’est du monde de l’autre que le sentiment s’éprend et c’est depuis son monde singulier que le monde se phénoménalise. A contrario, la perte de l’autre est une expérience de la désolation, de la privation du monde sous l’effet de la disparition de l’autre et de son monde.

Il y a ainsi une dynamique d’accomplissement du désir métaphysique par le désir érotique; trois conséquences en découlent. D’une part, la génitalité ne disparaît pas totalement: le sexe revendique discrètement d’avoir part à cette présence totale qui est désirée, d’aiguiser le plaisir pris à se perdre; la communion charnelle se profile toujours à l’horizon du désir: elle n’est pas un symbole, elle est l’acmé de la présence. Si la sensualité généralisée engage tout le corps, le sexe ne peut en être exclu, mais ce n’est pas le désir sexuel qui oriente la dynamique.

Faire l’amour, c’est se perdre dans l’autre, se donner à lui en faisant l’épreuve de la présence au sein de sa présence singulière, mais il y a des façons distinctes de faire l’amour comme il y a des figures différentes d’Éros. Ainsi en est-il de l’enfant qui cherche le sein maternel ou encore de l’expérience de l’œuvre d’art dans l’épreuve sensible du sensible mise en scène: nous pouvons bien faire l’amour avec l’objet esthétique, la présence totale se dérobe toujours à l’horizon: elle reste toujours à désirer, et c’est en quoi l’objet esthétique est érotique.

La pornographie, en s’excluant de l’érotique, perd du même coup toute dimension esthétique. En revanche, c’est le sensible en sa gloire qui est l’élément de l’art, y compris dans l’art non-figuratif. Les femmes qui hantent les tableaux de De Kooning, seulement esquissées et défigurées, ne sont pas voluptueuses alors que les toiles en question le sont: leurs couleurs sont ardentes et leurs spasmes éclatants. De même les galbes des sculptures de Brancusi sont caressants, et ils sollicitent le désir sans que le désir ne soit réglé par le génital: il engage le corps aimanté par le sensible de l’œuvre.

Le désir entrelace en vérité son essence métaphysique de désir de présence et sa spéci­fication sous la forme du désir sexuel, étant entendu que le sexuel est élargi aux dimensions du corps aimanté par le corps et par la vie de l’autre, par l’au­ra de monde qu’il habite.

Ainsi, on peut conclure que l’esthétique n’a pas à être érotisé pour être érotique: elle l’est toujours déjà. Et, réciproque­ment, l’érotique est esthétique par lui-même sauf à être réduit au génital, à la pornographie, qui est tout autre que l’érotique car il n’est plus l’expression du désir de présence, du désir de se perdre dans le monde et dans l’autre, mais il est désir de puissance dont la figure ultime est celle de la vie et de la mort. Dès lors, l’érotique est par lui-même esthétique, car il relève du sensible, et que sitôt que le sensible est goûté, s’ouvre le champ de l’esthétique; le désir de présence est désir d’intimité avec le sensible, sans que le sexe soit démobilisé.

Le différend avec Kant s’avère décisif, puisque, pour lui, le plaisir esthétique n’est pas un plaisir sensuel, c’est un plaisir désintéressé, qui porte sur la forme plutôt que sur le contenu. Ce n’est pas le matériau qui est l’occasion du plaisir esthétique (couleur…), mais la structure (dessin…). Or la notion d’un plaisir sensuel doit être réinvestie autrement; ainsi, d’ailleurs, le souci du coloris chez les Vénitiens, ou celui des timbres chez Berlioz, c’est à chaque fois le souci du sensuel. Il faut plutôt distinguer plaisir domestiqué, policé, et jouissance sensuelle qui, en dépit des différences soulignées, rassemble l’esthétique et l’érotique. La jouissance possède alors une dimension événementielle.

De même que le beau est toujours bizarre, singulier, et ne répond pas à un canon ou à un idéal de perfec­tion, de même le plaisir esthétique est sauvage, et il échappe au spectre des domestications: Dans la jouissance, le sujet s’emporte et se perd: il rompt avec tout ce qui se prépare et le plaisir, l’éducation (la bonne …), les convenances, le savoir, médiations précautionneuses … La jouissance ne se prépare pas, elle possède la teneur d’un événement elle est immense et anarchique. Or, l’expérience esthétique est de l’ordre de la jouissance, et l’in­dividu s’y affranchit alors des différentes figures de la standardisation de soi, si bien que le désir se libère, il n’est pas seulement diverti, mais subverti. Et telle subversion du désir explique que la jouissance est plus intense que le plaisir et que la créativité du désir s’épanouit sous l’effet de cette libération a l’égard des carcans qui l’entravent ordinairement. Pour qu’il y ait jouissance, une condi­tion est requis. Il faut avant tout que s’opère un contact charnel avec l’objet: que sa chair -l’épaisseur du sensible, la vibration du timbre, la saveur du verbe, le grain de la voix qu’a nommé Barthes provoque ma chair comme la matière a inspiré le geste du créateur, un geste que parfois je puis revivre en moi.

Il est alors question d’une perception sauvage par laquelle je ne suis pas seulement à ce monde, à distance de représentation, mais en lui, pénétré par les couleurs, et par toute l’ex­pressivité du sensible.

Elaine de Kooning, Desert and sea

Willem de Kooning, Tree near Napoli, Seagulls

A suivre …

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