A quoi bon des philosophes tant qu’il y a des artistes ou des amants ?

… Mais la philosophie peut au moins recueillir et hausser jusqu au lan­gage rationnel ces expériences privilégiées qui ne mobilisent encore que les voix du silence ou du langage poétique.

Mikel Dufrenne

L’ex­périence esthétique est la perception à l’état pur: elle neutralise l’imagina­tion (lorsqu’elle vagabonde autour de l’objet présent), l’entendement (qui le réduit à un ensemble de déterminations conceptuelles), et les exigences de l’action.

Distinguons ainsi entre l’œuvre d’art et l’objet esthétique: c’est par le spectateur que l’œuvre d’art existe comme objet esthétique. La perception esthétique ne crée pas l’objet, elle accomplit l’œuvre en répondant à son exigence singulière, si bien que la per­ception est une tâche, elle n’advient que dans la fidélité à l’œuvre, et il y a, au contraire, des perceptions maladroites qui manquent l’objet esthétique.

La perception esthétique consiste à saisir le sens immanent au sensible loin de capter une signification qui lui serait extérieure, comme c’est le cas d’un signe. Or c’est le sentiment qui effectue la lecture de l’expression esthétique: il en porte l’intelligence, il en est le témoin.

Dufrenne développe ainsi une théorie du sentiment, distinct de l’émotion. Peur, gaieté, pitié notamment sont des mouvements du sujet, en un sens large des é-motions qui sont autant de commencements d’action, alors que le sentiment pos­sède une fonction de connaissance, de dévoilement d’un monde singulier qui irradie sur le monde et l’exprime. Alors que l’émotion de la terreur dé­clenche l’action, le sentiment du tragique dévoile une atmosphère singulière faisant écho à des dimensions du monde. En cela, le sentiment assure une fonction noétique qui engage une puissance ontologique, le sentiment esthétique se trouvant à la croisée de l’existentiel et du cosmologique.

Dufrenne distingue alors le beau à la fois du vrai et de l’aimable, à quoi s’ajoute la distinction entre l’objet esthétique, l’objet usuel -qui recon­duit à la distinction entre la contemplation et l’action- et l’objet agréable, distinction par laquelle nous commencerons.

(a) Cette distinction tient à ce que l’objet agréable n’est pas saisi en lui- même, il n’est expérimenté qu’en tant qu’il s’unit à moi. Loin que je ne me perde en lui -comme c’est le cas avec l’objet esthétique- je le laisse se perdre en moi dans l’acte de la consommation. De ce point de vue, il faut s’inter­roger sur le plaisir esthétique qui tient essentiellement à ce que le corps éprouve à se sentir à l’aise devant l’objet, et de connivence avec lui. Ce plaisir n’est donc pas commensurable avec ceux que procure le comblement des besoins organiques. Le plaisir esthétique est plus raffiné ou subtil, plus discret aussi, car il naît d’un usage heureux du corps, lorsque l’objet, au lieu de le déconcerter ou de le menacer, s’offre à lui de façon telle qu’il peut exercer librement ses pouvoirs, sans être embarqué dans quelque aventure incertaine. Si le besoin cesse en outre avec la satisfaction, il semble que l’objet esthétique prévienne ses désirs ou les comble à mesure qu’il les éveille; ainsi suivons-nous la mélodie, ou promenons-nous dans le parc ou le mon­ument, nous fiant à l’objet avec bonheur.

La présence du corps à l’objet esthétique est requise, et le sens n’est accueilli par le sentiment qu’autant qu’il est éprouvé par le corps. L’expérience esthétique est alors celle d’une aliéna­tion heureuse par laquelle je me perds en captant le monde singulier exprimé dans l’immanence du sensible offert au sentiment. Le concept d’aliénation peut être accentué négativement, au titre d’une dépossession idéologique ou pathologique de soi, mais cette dépossession consiste, plus originairement et positivement, dans une dynamique d’ipséisation. Ce mouvement de con­quête s’effectue alors par la déprise -à l’égard des contingences sociales, etc …, -permise par la profondeur cosmique de l’objet esthétique qui fait écho à profondeur existentielle du sujet, actualisée à l’occasion de cette expérience.

(b) La comparaison entre les attitudes devant le beau et devant le vrai se spécifie triplement, et ces différentes dimensions permettront ensuite de penser la parenté entre l’expérience esthétique et l’amour.

-Le beau et le vrai me désarment en vertu de leur évidence propre, ce qui les apparente, mais le vrai suppose une conquête intellectuelle et une ascèse; au contraire, tout en exigeant une ascèse propre à l’éducation du goût, l’expérience esthétique de la beauté se donne comme une grâce: j’ai l’impression que quelque chose m’est accordé. De même, le travail de l’artiste ne saurait effacer la puissance de l’inspiration, si bien que la création est de l’ordre du don et de la grâce reçue à laquelle l’artiste se rend disponible, installant les conditions de cette réception primordiale.

Par ailleurs, deuxième trait de différenciation, l’expérience de la beauté est celle de la dépossession, alors que le vrai est marqué par la possession: il se capitalise en un savoir constitué bien que révisable. Enfin, le savoir est anonyme alors que le sentiment engage la profondeur du moi singulier qui en fait l’expérience, profondeur relative à l’a priori existentiel du sujet. L’universalité du juge­ment esthétique n’appelle pas la suspension de la subjectivité, mais elle tient au monde expérimenté qui dévoile une dimension du monde et qui se donne selon l’éclat radieux de la présence singulière de l’œuvre. Il y a dès lors une vérité de la beauté esthétique qui est justement corrélative de sa puissance de dévoilement existentiel et cosmologique.

Or, les différents traits: grâce, dépossession et singularité se retrouvent dans l’expérience amoureuse. Dans l’amour, je suis désarmé par la rencon­tre de l’autre et je ne cherche nullement à le changer ni à l’instrumentaliser d’une quelconque manière. Dans le cas contraire, je convertis l’autre en moyen de jouissance, et il n’est plus question d’amour. Ainsi, Dom Juan et Tristan, tout différents qu’ils sont, cèdent à un commun narcissisme propre aux plaisirs des aventures ou des tourments. Quant à l’expérience esthétique: réduire l’objet esthétique à un moyen de plaisir implique que l’esthétique se dégrade en agréable. L’amant et l’objet esthétique requièrent un don de soi; mieux, la naissance des sentiments amoureux et esthétiques suppose l’abandon de soi sous l’effet de l’événement de l’apparition de l’autre ou de l’œuvre. Le sentiment amoureux et le sentiment esthétique consistent dans l’expérience d’une grâce, d’un don, et ils ne demandent aucune ascèse préalable. Ils sont en vérité, chacun à sa manière, leur propre ascèse puisque ces sentiments suspendent tout rapport utilitaire. Grâce, dépossession de soi par l’événement de la rencontre, ces sentiments mettent en communication deux singularités -celle de l’amant dans son rapport à l’être aimé et celle du spectateur en rapport à l’objet esthétique. Chaque fois, c’est le monde exprimé par l’autre ou par l’œuvre qui est recueilli ou désiré.

(c) La différence entre le sentiment esthétique et le sentiment amoureux n’en est pas moins d’importance.

  • Il y a d’abord une différence d’intensité parce que, d’une part, l’amour peut être mêlé de tragique mais cette intensité tient surtout à ce que l’amour engage une relation à un autre alors que l’admiration esthétique s’éveille pour un objet, bien que cet objet soit décrit comme un quasi-sujet en vertu de sa puissance expressive d’un monde. Pour comprendre cette différence d’intensité, il faut alors comprendre le sens crucial de la relation aux autres pour une existence, et ce caractère décisif tient à la modalité humaine de la naissance: l’être-par-la-naissance spécifiquement humain engage un être par-les-autres au foyer de l’existence comme l’attestent les phénomènes de l’accueil et du portage. On comprend alors que l’amour, selon une optique singulière, marque un accomplissement de l’existence puisqu’il se joue dans le rapport à un autre.
  • En outre, si le sentiment dévoile le monde esthétique singulier depuis l’immanence de son apparence sensible, la connaissance de l’autre n’est ja­mais achevée:

En d’autres termes parce qu’il est tout entier dans l’apparence, l’objet esthétique se livre à moi sans réserve, et sa connaissance ne rencontre d’obstacle que de ma part, par ma propre imper­méabilité, tandis que la connaissance d’un être qui peut toujours se dérober, feindre ou mentir, suppose aussi son consentement.

Outre la possibilité de la feinte et du mensonge, il y a une transcendance, ou une profondeur existentielle de l’autre qui ne se laisse pas épuiser. L’objet esthétique irradie lui-même d’un monde qui témoigne d’une profondeur in­finie, mais il se donne dans la clarté de sa manifestation. Cette transparence esthétique cohabite avec une certaine opacité en cela que l’objet esthétique m’est aussi étranger, l’expérience esthétique étant celle d’un monde auquel je suis accordé alors même qu’il est distinct du monde que j’habite par ailleurs. L’essentiel est toutefois le contraste entre la transparence esthétique et la tran­scendance érotique, bien que la première enveloppe une forme de profondeur et que la seconde possède aussi une puissance d’irradiation, l’être aimé se trouvant nimbé de l’aura de monde qui est le sien. L’expérience amoureuse est en tout cas celle d’une communion ou d’une union inachevée de deux vies singulières, si bien que la connaissance de l’autre est elle-même toujours inachevée. Cette expérience forcément partielle de l’être aimé est dès lors ir­réductible à l’expérience de l’objet esthétique qui se donne sans réserve dans l’éclat de sa manifestation.

A cette distinction phénoménologique s’ajoute une différence dy­namique, l’amour appelant la communion charnelle déjà évoquée alors que l’expérience esthétique préserve la distance de la contemplation. Alors que l’amour est de l’ordre de l’union, l’expérience esthétique est celle d’une épreuve à distance, bien que la distance en question n’empêche pas cette expérience de relever d’un corps à corps sensible et sensuel à la fois.

L’expérience esthétique est une modalité du désir de présence sous la figure de la com­munion avec l’objet esthétique permise par le sentiment faisant l’épreuve du monde exprimé. L’amant est désiré, l’union charnelle participe de l’élan amoureux, et, par ailleurs, l’autre est l’irremplaçable, l’élu sans lequel je ne suis pas moi-même et sans lequel ma vie n’a pas de sens. L’objet es­thétique ne m’est pas complémentaire en ce sens, bien qu’il me transforme et m’enrichisse, et il témoigne en outre d’une perfection propre qui appelle les hommages ou l’admiration alors que l’amour enveloppe la dynamique d’une co-naissance.

Il y a cependant une ambigüité de l’amour quant à cette ques­tion de l’union charnelle, et Dufrenne l’écrit on ne peut plus clairement:

Aimer, c’est à la fois désirer et refuser l’union, car une union totale serait une négation de soi et de l’autre. Rien de tel à l’égard de l’ob­jet esthétique puisqu’il ne requiert pas l’union: la présence dont se contente l’admiration n’éveille pas le désir d’une possession qu’il faudrait ensuite réprimer, le sentiment esthétique ne connaît pas cette tension et cette insécurité qui sont l’aiguillon de l’amour.

Frédéric Jacquet

Constantin Brancusi: L’oiseau, Sagesse de la Terre, Danaïde

A suivre …