Les bêtes vont mourir. L’oracle est muet. Le ciel est malade

Les maladies ne s’emparent pas des corps un par un, mais ce sont brusquement des estives entières, l’espérance du troupeau avec, et la population entière depuis les pre­miers individus

Pour le comprendre aujourd’hui encore il suffit de voir, après si longtemps, dans les Alpes aériennes et la Norique, au pays des Japides, les fermes fortifiées et les champs du Timave

Royaumes des bergers: déserts et pâturages vides alentour

Là, autrefois, dans un ciel malade a éclaté une tempête de malheur qui, dans le bouillonnement de l’automne, s’est embrasée, livrant à la mort toutes les espèces de troupeaux et de bêtes sauvages

Lacs empoisonnés, pâturages infestés

La mort n’a pas emprunté une seule voie mais, par toutes les veines, une soif dévorante a fait irruption pour contracter les pauvres membres

Puis propagation d’une liqueur fluide qui, avec elle, a entraîné progressivement tous les os malades, défaillants

Souvent, en plein sacrifice offert aux dieux, la victime debout devant l’autel, ceinte du bandeau de laine, d’un ruban blanc comme neige, tombait morte au milieu des officiants qui tardaient, ou si le couteau du prêtre en avait frappé une avant elle

Et sur les autels ne brûlaient aucun des viscères qu’on y avait déposés, le devin consulté incapable de donner ses réponses

À peine si les couteaux sous la gorge étaient teintés de sang, et si la surface du sable était tachée de pus

D’où ces veaux qui sont morts en foule dans le bonheur des herbes ou qui, près des crèches remplies, ont douce­ment rendu leur souffle

D’où est venue la rage aux chiens caressants

Et une toux essoufflante qui secouait les porcs malades, étranglait leur gorge enflée

Lui s’est écroulé, malheureux, avec le souvenir perdu du goût et de l’herbe

Cheval vainqueur

S’est détourné des sources et, à coups répétés, frappait du pied la terre

Oreilles basses et sueur douteuse

Mais cette sueur glacée, c’était celle des agonisants

Peau sèche, dure au toucher, qui résiste à toute manipulation

Autant de signes donnés les jours précédant la mort

Mais le mal en avançant devenait plus cruel

Alors les yeux s’embrasaient

Le souffle arraché aux profondeurs s’aggravait parfois en gémissements

Le flanc tendu par un long râle

Des naseaux coulait un sang noir

Gosier bloqué qu’assiège une langue râpeuse

Il aurait peut-être été utile, en leur introduisant une corne, de verser une liqueur de vin

Dernière chance pour les mourants

Mais bientôt cela même signait leur perte

Ranimés un temps, ils brûlaient de fureurs, déjà malades à en mourir

(Dieux! de meilleures choses pour ceux que l’on aime et cette horreur à nos ennemis)

Ils déchiraient à dents nues leurs membres déchiquetés

Et voilà que le taureau, fumant sous le soc dur, s’écrou­lait pour vomir un sang mêlé d’écume

En poussant ses derniers gémissements

Le loup n’a plus tramé ses guets-apens près des bergeries ni rôdé dans la nuit autour des troupeaux

Dompté par un souci plus urgent

Daims timides et cerfs fuyants ont erré parmi les chiens autour des habitations

La progéniture de la mer immense et le peuple aquatique tout entier, sur l’extrémité du rivage, comme des corps naufragés que baignait le flot

Insolite: des phoques prenaient la fuite dans les fleuves

Et pour elle aussi, la mort la vipère

Mal défendue par ses cachettes creuses

Serpents égarés écailles dressées

Massacres de masse dans les étables

Bêlements du bétail, mugissements souvent qui réson­naient dans les rivières, sur les rives desséchées et les pentes des collines

Cadavres accumulés qui se décomposaient dans une affreuse corruption, jusqu’au moment où on a appris à les recouvrir de terre et à les cacher dans des fosses

Cuir inutilisable

Et les viscères, impossible de les dissoudre dans l’eau ou d’en venir à bout par le feu

Impossible de tondre les toisons rongées par la maladie et la crasse, ou teindre des toiles de laine pourrie

Que quelqu’un osât porter ces odieux vêtements et appa­raissaient sur tous ses membres des pustules enflammées

Une sueur immonde et puante

Enfin il n’a pas fallu longtemps au feu terrible pour ron­ger les membres atteints

Virgile