Je suis venu apporter le glaive

Marc 9, 14-29

Je suis allée chercher ce passage il y a longtemps, à un moment où j’étais plongée dans les textes hébreux, particu­lièrement Le sacrifice d’Abraham et l’histoire de ce patriarche. Une confrontation avec le Nouveau Testament m’était apparue comme nécessaire. J’ai relu les récits évangéliques de guérisons sans cesser de garder présent à l’esprit ce que je venais de comprendre du sacrifice et ce que j’y reconnaissais des cures analytiques.

Parmi les nom­breux récits de guérison, il en est un qui s’est imposé après l’étude sur Abraham et Isaac: il s’agit en effet d’un père, avec son fils unique et la Mort.

Jésus descend, avec Pierre, Jacques et Jean, du mont Thabor où ils sont allés (prier, dit Luc) et où, tandis que les trois apôtres avaient la vision de la gloire du fils de l’Homme (metamorphosis, transfiguration), ils entendaient une voix qui dans la nuée disait: Celui-ci est mon Fils bien-aimé: écoutez-le.

L’épisode n’est pas sans relation avec la suite comme on va le voir. Les quatre arrivent donc en bas de la montagne …

Égypte copte, XII éme siècle

En venant près des disciples, ils voient une foule nom­breuse auprès d’eux, et des scribes qui discutent avec eux. Et aussitôt toute la foule le voit. Ils sont effrayés et courent au-devant de lui le saluer. Et il les interroge: De quoi discutez-vous avec eux? Un de la foule lui répond: Maître, je t’ai amené mon fils, il a un esprit non parlant. Et quand il s’empare de lui, il le déchire- il bave, crisse des dents et devient sec. Et j’ai dit à tes disciples qu’ils le jettent dehors; et ils n’ont pas eu la force. Il répond et leur dit: Ô âge sans foi! Jusques à quand serai-je près de vous?

En le voyant, l’esprit aussitôt secoue l’enfant de convulsions: il tombe sur la terre, se roule en bavant. Et il [Jésus] interroge son père: Il y a combien de temps que cela lui arrive? Et il [le père] dit: Dès son enfance. Et souvent même dans le feu l’esprit l’a jeté, et dans les eaux pour le perdre. Mais si tu le peux, secours-nous! Laisse-toi émouvoir pour nous! Jésus lui dit: Ce “Si tu peux”! … Tout est possible pour qui croit. Aussitôt le père de l’enfant crie et dit: Je crois. Secours mon manque de foi. Jésus voit accourir une foule, rabroue l’esprit impur et lui dit: Esprit non parlant et sourd! Moi je commande à toi: sors de lui et n’entre plus en lui. Et il [le démon] crie, le convulse beau­coup et sort. Et le fils devient comme mort si bien que beaucoup disent: Il a péri! Mais Jésus saisissant sa main le réveille: il se lève. Quand il entre au logis, ses disciples, à part, l’interrogent: Alors, nous, nous n’avons pas pu le jeter dehors? Il leur dit: Cette engeance-là ne peut sortir par rien que par la prière.

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À peine a-t-on fini la lecture de ce texte (ici dans la tra­duction de Sœur Jeanne d’Arc) que l’on se demande: Où donc est la prière que Jésus aurait faite à Dieu pour que l’esprit impur sorte de cet enfant? Aucune trace. Faut-il donc renoncer à la connaître ou bien peut-on là encore exiger du texte qu’il nous dise ce qu’il nous montre? Si je relis en me disant ici, je dois trouver une prière, j’en trouve une, une seule, celle que finit par faire le père de l’enfant à Jésus. En effet, ce n’est pas par là qu’il commence puisque, au début, il raconte à Jésus qu’il a dit aux disciples de jeter dehors l’esprit, ce qu’ils n’ont pas eu la force de faire.

Psaume 114: le Seigneur entend mon cri

Puis, après que l’enfant a été amené à Jésus et le voyant à nouveau en crise, le père demande -mais avec cette restric­tion: Si tu le peux, et non pas en première personne du singulier, mais du pluriel: Secours-nous. Jésus reprend ce Si tu peux … et invite le père à se situer au singulier et dans la confiance, dans l’ouverture des possibles: Tout est possible pour qui croit. Alors seulement le père crie; il demande cette fois en première personne: J’ai foi, viens au secours de ma non-foi.

Le père a enfin formulé pour lui-même une prière. C’est vraiment sa parole, elle lui vient des tripes: il crie pour la dire. Auparavant, ou bien il ordonnait, au singulier (J’ai dit à tes disciples qu’ils le jettent dehors), ou bien il priait au pluriel, parlant à la fois pour lui et son fils: Secours-nous.

Faux nous, nous mortifère composé d’un maître et d’un enfant sous emprise. Au cri du père dont la parole est enfin située dans son propre corps répond le cri de l’enfant lorsque Jésus, en pre­mière personne, ordonne au souffle de sortir et de ne plus rentrer. Alors l’enfant paraît un moment privé d’esprit, de souffle. Jésus l’éveille et il se lève (ces deux verbes seront employés plus tard pour la résurrection).

La prière du père précède la sortie de l’esprit impur. Le cri de part et d’autre dit bien un événement du souffle –pneuma, en grec: souffle, esprit. Souffle impur: inutile de chercher dans le magique, dans l’imaginaire infernal, ce qui apparaît ici comme analogue à une expérience de physique. Le père avait dit: mon fils a un esprit muet. Il parle ensuite pour le fils, c’est logique puisque celui-ci est muet! Mais cause et conséquence peuvent s’inverser: le fils serait muet parce que le père l’incorpore dans sa parole -depuis quand? On pourrait voir à l’œuvre le mélange de deux esprits: celui du père et celui du fils. Secours-nous: ce pourrait être une demande banale, mais justement, il s’agit de défaire ce nous impur, destructeur. De le trancher. L’esprit du père est dans le fils, il a envahi son être. Reste au fils, pour parler, ses symptômes, sa quête d’un passage par la mort dans le feu et les eaux.

Le tableau, un autel pour un sacrifice …

Lorsque le père a tout d’abord amené son fils, disant aux disciples de jeter dehors l’esprit impur, il ignore que cet esprit est son propre esprit, mêlé à son fils. Il n’est donc pas étonnant que, voulant faire agir les disciples, l’esprit impur s’empare aussi d’eux comme il a dû s’emparer de son fils. Les disciples alors sont mus eux-mêmes par un mélange d’esprit (celui du père et le leur) et ne peuvent effectuer la séparation de l’autre mélange. Aussi, lorsqu’il ordonne la séparation des esprits, Jésus affirme d’abord qu’il est lui, lui seul: Ego,moi, je commande à toi. En pure première personne.

Le père, qui ne connaissait que la possession et la maîtrise, cherchait auprès de Jésus une force d’emprise supérieure à la sienne. Aussi l’enfant est-il saisi de convulsions à l’approche de Jésus, en imaginant le renforcement d’envahissement qui se prépare. À moins que ce ne soit chez lui un appel à l’aide renouvelé par le symptôme parlant.

Les deux ensemble, comme en analyse: réactivation des troubles avec la crainte que ne se (re)produise ce qui les a causés et manifestation par ses troubles d’une demande de libération.

Jésus ne peut commander à l’esprit de sortir de l’enfant que lorsque le père est parvenu à l’état de prière pour lui-même, c’est-à- dire s’est retiré du corps de l’enfant. Prier, c’est désirer et non plus régir. Croire (avoir confiance) et prier sont liés. Le renversement de Jésus est alors compréhensible: Tout est possible pour qui croit. Auparavant, le père ne croyait pas; à quoi? À la vie qu’il avait transmise; c’est son esprit à lui qui a animé le fils depuis son enfance. Il ne croit pas qu’il ait pu semer une vie maintenant vivante; il continue de créer son fils sans cesse, sans reconnaître en celui-ci un autre esprit qui parle. Il ne croit pas au fils de l’homme. Aussi, lorsque l’esprit du père quitte l’enfant, ce dernier paraît mort et des gens dans la foule disent, littéralement: Il est tué. Jésus alors saisit sa main; le verbe traduit par saisir veut dire être fort, dominer, régner -d’où, par affaiblissement du sens, saisir fortement. Cette fois, seule la main de l’enfant est régie, saisie, le temps que son propre esprit apparaisse. Il est libéré. Message entendu par le libéré qui s’éveille et alors se lève. Lui.

Vitrail, Flandres, XVI éme siècle

Cette scène évangélique apparaît comme la rencontre de deux fils. Jésus, qui vient d’être reconnu par la voix de la nuée comme fils aimé à écouter, rencontre le fils muet parlé par son père. Le fils de l’homme, transfiguré, un instant perçu dans la gloire, visite le fils défiguré, retenu loin du divin par un père qui n’a pas encore rencontré de couteau pour trancher les liens, de parole tranchante pour séparer les esprits. Ce fils est lui aussi un fils unique, nous dit un autre évangéliste.

De cet Isaac muet dont le père a jusqu’à maintenant été sourd, la seconde naissance n’avait pas eu lieu. Le fils s’immole lui-même, cherchant passage de vie en essayant de tuer en lui ce qui n’est pas lui, sans se tuer pourtant puisqu’il réchappe de ses chutes. Casser la coquille sans détruire le poussin. Le père souffre de voir le fils aller vers la mort, et souffre du mutisme de celui-ci. Lui le père parle son fils, vit son fils et ne laisse à celui-ci que l’ini­tiative de la mort. Seule la Faucheuse, faute de couteau, paraît encore efficace. Mais elle tranche trop, dans et non entre, aussi n’est-ce pas le meilleur tranchant; faute de mieux, la répétition (comme au théâtre) de la mise à mort dit bien qu’ici on attend autre chose que la mort.

Aucune traduction clinique n’est nécessaire, je crois, à ce qu’un tel épisode, écrit il y a deux mille ans, soit compré­hensible par le lecteur d’aujourd’hui. N’aura-t-il pas comme moi tant de noms, d’histoires qui remonteront à sa mémoire tandis que le récit évangélique se déploie? Qui, ayant élevé des enfants ou se souvenant de son enfance, ne reconnaît ici quelque chose de son histoire, de leurs histoires? Sans compter que cela peut se vivre plus tard dans la vie, de façon beaucoup plus onéreuse et douloureuse.

Vitrail de l’Apocalypse, Bourges

Il a fallu longtemps faire de la résistance, comme en politique. Faire sauter ses propres ponts, ses propres routes pour que l’envahisseur n’y passe plus, que le colonisateur se retire. Terre brûlée, inondée (feu et eau), tous les systèmes de destruction des réseaux où la parole de l’autre gardait sur soi commande. Dormir lorsque le parent était éveillé, sortir lorsqu’il était là, oublier les ordres, dire oui et faire non, échouer, fuir, s’échapper. Et lorsque les mouvements étaient paralysés par une de ces contraintes qu’exercent les parents pour arrêter la destruction de leurs bases militaires implantées dans l’enfant (pension, interdic­tion de sortir, etc …), alors le combat se portait au corps même: ne pas manger, ne pas dormir, n’avoir plus aucune énergie, faire des crises. Tant de transgressions, d’échecs, de comportements qualifiés de suicidaires, tant de questions d’aujourd’hui sont ici, à mon avis, représentés.

Et nous, parents, lorsque nos enfants sont arrivés eux aussi à ce passage, qu’avons-nous accepté de voir déplacer, défaire par eux pour qu’ils sortent du cocon, qu’ils s’éveillent, se lèvent? Qui avons-nous cherché qui puisse se poser en tiers entre nous? Les thérapeutes, bien sûr, les Faiseurs d’Écart entre l’enfant et les parents. Mais aussi d’autres personnes de l’entourage, un membre de la famille, un professeur ….

L’humain quittera son père et sa mère: le livre de la Genèse emploie même le verbe abandonner. Celui-là même que Jésus emploiera sur la croix, s’adressant à son créateur (Élohim) et non à son père: Mon Dieu, mon Dieu, en vue de quoi m’as-tu abandonné? Que le créateur abandonne, cela est certain pour nous tous: la créature va disparaître. Mais non le Fils (de l’un et l’autre sexe) que le Père attend de l’autre côté.

À ce stade, on peut s’étonner: que vient faire un récit clinique dans les Écritures? Est-ce de la religion? Ou de l’anthropologie? Étonnement de trouver ce récit à la fois au plus loin du discours pieux et au plus loin de la magie: une affaire d’esprits impurs, au sens de mélangés, mêlés. Et, comme si cela ne suffisait pas, il transmet une vision politique de la thérapie: faire sortir le colonisateur incons­cient de l’être. Mener le père jusqu’à son propre esprit, sa propre douleur. Jusqu’à son cri, son appel émouvant. Dans la bouche de Jésus pas de reproche au père encore tellement maître sans le savoir. Un déplacement radical. L’ordre de sortir n’est pas donné au père mais à un esprit qui n’est celui de personne lorsqu’il est ainsi composé de mélange.

Je crois qu’un tel récit pourrait valablement servir pour la formation des psys de toute obédience. Pour ma part, lorsque j’étais à l’université et bien loin des Écritures, ce sont des rituels africains qui m’ont mise sur cette voie des esprits mêlés à séparer. Pour accueillir et croire des récits de thérapies ancestrales, il nous fallait sortir nous aussi. Sortir de l’esprit scientifique qui était supposé nous guider.

Et puis un jour, en relisant ce passage avec des amis qui ont tous l’expérience de la psychanalyse, même s’ils ne l’exercent pas tous comme métier, étonnement de retrouver le mouve­ment des guérisons africaines dans l’évangile de Marc!

Marie Balmary