En réaction (c’est le cas de le dire) aux révolutions soviétiques, allemandes, italiennes, des années 1917-1921, le nazisme épousera, comme dans une prise de judo, le projet de freinage bénéfique qu’étaient en fait ces révolutions -un freinage d’ailleurs constitutif du mouvement ouvrier, malgré tant de malentendus.
Il épousera et trahira.
Carl Schmitt posa bien comme un concept axial de la philosophie de l’histoire la notion de Katekon. Le mot vient de la philosophie stoïcienne, où il signifie une action droite, harmonieuse et naturelle. S’appuyant ensuite sur un corpus chrétien -Paul, l’Apocalypse et les Pères- C.S. fait du Katekon ce qui empêche la dislocation des communautés humaines.
Glissement originel … Il n’y a pas pour Carl Schmitt plusieurs communautés proprement humaines, mais dans le plus banal des racismes d’époque, une seule -celle des Hommes Libres et Véridiques: le Reich trans-temporel, incarné une dernière fois par le Saint Empire Romain Germanique.
Dans Le Nomos de la Terre C.S. définit le Katekon comme la puissance qui retient la venue de l’Antéchrist. Certes l’Antéchrist viendra, et avec lui la fin du monde; mais le Katekon en diffère la fin, en ne sombrant pas pour autant dans la paralysie eschatologique qu’engendre la croyance en l’inévitabilité de l’apocalypse. Plus tard, dans une lettre à Julien Freund, Carl Schmitt écrira que le mot Katekon ne signifie pas retarder; c’est plutôt ne pas laisser éclater:
L’éclatement est perpétuellement supprimé tant que l’État existe, et si l’éclatement se fait, l’État n’existe plus. Par État il faut entendre essentiellement le dépassement de la guerre civile religieuse, celle du 16éme siècle.
–Qu’est-ce qui menace l’État? Les Guerres de Religion, les attaques extérieures, la Lutte des Classes, qui sont finalement une seule et même guerre, qui fait éclater l’unité du Peuple, que doit défendre le Katekon. Le nationaliste chrétien Schmitt a le cœur gros de nostalgie pour la belle totalité (rêvée!) du monde médiéval d’avant les déchirements de la Réforme et de la Guerre de Trente Ans. Et le petit bourgeois Carl n’a jamais compris le sens humanisant de la lutte des classes.
–La Nation, le Peuple et l’État sont confondus, sans reste. L’État est total au sens où il ne se distingue pas de la vie profuse de la société. L’État Total est le synonyme, l’horizon à atteindre, d’une société sans État, ô paradoxe: là est la vraie liberté, pas dans les abstractions juives et bourgeoises!
–L’État-Nation, comme communauté organique, doit retrouver son biotope (son espace vital) grignoté par de monstrueux parasites. Ou alors, autre version, ô Martin Heidegger: les Allemands sont le Peuple élu par l’Être. Et il ne saurait y en avoir plusieurs.
–La Communauté du Peuple par sa police, son armée, ses médecins, ses raciologues et ses juristes, déploie son essence à partir de la décision inaugurale qui la constitue. Le Peuple-État empêche, non plus la venue de l’Antéchrist, mais la prolifération de tous les ferments de décomposition qui le menacent, de l’usage de la cigarette aux bacilles porteurs du judéo-bolchevisme.
–La médecine est devenue largement préventive depuis 150 ans: au Katekon importe donc aussi, surtout, de dépister sans relâche les éléments qui pourraient rendre malade la société.
Ainsi le nazisme mêle gestion bureaucratique, management créatif, hygiénisme, aventure existentielle, sciences naturelles appliquées -tout cela dans un climat de réenchantement du monde, un réenchantement illusoire permis par la fiction centrale du racisme biologique, y croit-on vraiment, les monstres sont parmi nous, comme dans un jeu vidéo. Mais quand les Aliens menacent directement le Reich les soldats meurent pour de vrai.

La question pendante est que le Katekon est absolument nécessaire, inséparable qu’il est de la notion de création. La Création me rappelle que la Nature n’est pas adorable. Et le Katekon me murmure que les Temps sont imminents … Mais que je ne connais ni le jour ni l’heure: une façon de mobiliser les puissances de l’imagination, tout en restant délié face au supposé Destin.
L’erreur, l’horreur, tragique et burlesque, la caricature démoniaque, a consisté à traiter Création et Katekon comme des catégories politiques. Comment déjouer cette confusion entre Idées et concepts? En prenant l’Idée au sérieux, c’est-à-dire en étant radical: c’est inconditionnellement qu’il faut lier le Katekon à une proposition exigeant l’advenue sans délai de la justice toujours manquante. Seul l’impératif catégorique de justice (les Droits de l’homme?) brise le carcan du Katekon.
Le Katekon révolutionnaire est l’irruption politique du Dehors capable de mettre un terme à l’horreur circulaire du présent. Une puissance katékonique a pour fonction de retarder le mal, de retenir le désastre, ou de conjurer le pire: elle ne crée pas de merveilles, mais elle empêche l’horreur.
Empêcher signifie maintenir irréalisé. Dans sa version révolutionnaire, le Katekon cherchera à maintenir irréalisées les mesures impulsées par l’économie (les Droits de l’homme ne suffiront donc pas, à moins de les élargir aux conditions de possibilité de l’existence de l’homme, et c’est un beau chantier actuel). Comprise comme destruction créatrice schumpéterienne l’économie détruit la géosphère, puis la société (nous y sommes), puis les vivants, pour en créer d’autres. Mais comme nous ne pouvons fabriquer de Planète, l’économie est devenue pulsion de mort.
Mario Tronti a opposé le paradigme katékonique au paradigme eschatologique: là où le second postule une linéarité du développement historique, le premier exige de s’opposer au cours du temps, de ralentir l’accélération de la modernité:
L’accélération produit, certes, des multitudes potentiellement alternatives, mais celles-ci se consument immédiatement. Ne soutiens pas l’accélération, si tu n’as pas encore la force pour les organiser dans l’immédiat et sur la durée. Promouvoir l’accélération sans pontage politique révolutionnaire préalable renforce le capitalisme, le renouvellement permanent des biotechnologies, et les désastres environnementaux.
Révolution et Katekon forment donc un chiasme temporel: la révolution sollicite l’inaccompli afin d’activer la justice, le Katekon désactive l’injustice que le futur nous prépare.
Le désastre (le mal) est l’absence de retenue. Ontologiquement, s’il n’y avait pas eu de contraction (Schelling) ou de retrait de l’être (Heidegger), ou de brisure de symétrie juste après le Big Bang (notre dialecte contemporain), il n’y aurait pas eu de monde; or qu’il y ait quelque chose et non pas rien est la merveille. L’absence de retenue que requiert l’exhaustion des possibles produit inévitablement l’annulation du monde. La retenue -la pudeur, dans ce sens ontologique frayé naguère par Jean Beaufret, pourraient dès lors être définies comme le Bien par excellence: Φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ
Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes;
Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Le tombeau de Carl Schmitt. Inscription: Il connaissait le Nomos, citation homérique.
Nomos n’est pas Logos! En 1943, dans Le mot de Nietzsche “Dieu est mort”, Martin Heidegger écrit: La pensée ne commence que lorsque nous avons éprouvé que la Raison, tant magnifiée depuis des siècles, est l’adversaire la plus opiniâtre de la pensée. On sait aujourd’hui qu’à peu près les 2/3 des officiers supérieurs de la SS avaient fait des études supérieures, sans parler des décideurs de la Shoah, au premier rang desquels Carl Schmitt et Martin Heidegger (ce qu’Arendt n’ignorait pas …).
Quant au mot de démoniaque, il est acceptable et fécond, une fois entendu que le Diable n’existe pas.
Avec Frédéric Neyrat