Il y a plus de trente ans, je travaillais sur ma thèse de doctorat en sciences agronomiques relative à la végétation et aux corrélations floristico-écologiques qui s’observent dans les étangs de pisciculture extensive de Franche-Comté: Typologie des étangs selon des critères géobotaniques et analyse de la végétation et des variations, dans le temps et l’espace, de sa structure et de sa composition.
Elle a été publiée en 1994. En la revisitant du point de vue théologique, je vais la soumettre à une interrogation sur la grâce du végétal.
Je vais relever quatre aspects dont le point commun est la grâce suscitée par la confrontation à la limite:
La lumière filtrée
L’eau d’en haut
La distribution dans l’espace
L’alternance dans le temps
Les étangs de pisciculture extensive représentent un milieu artificiel, quoique généralement ancien. Ils sont vidangeables et exploités de façon cyclique, avec une périodicité pluriannuelle analogue à l’assolement médiéval. C’est dire que l’étang n’est pas toujours en eau pendant la saison de végétation: tous les trois ou cinq ans en moyenne, il représente, en l’espace d’une saison, un milieu de vase exondée puis asséchée, milieu terrestre et non aquatique. L’étang de pisciculture extensive se caractérise donc par l’alternance de phases de mise en eau (appelées évolage) et de phases d’assèchement (appelées assec). Cela fait deux milieux naturels radicalement différents qui occupent le même terrain à tour de rôle.
Au cours des années d’assec, la vase est exposée à l’air libre. Grâce à l’oxygène, les dépôts organiques sont minéralisés. Ils proviennent tant de l’étang lui-même que de son environnement immédiat (notamment du feuillage des arbres). Le résultat en est la re-fertilisation spontanée du milieu -comme dans un compost de jardin ou dans la litière forestière. L’intelligence de ce mode d’exploitation traditionnel tient au fait qu’il demande peu d’apports externes: ni engrais minéraux ni nourriture ne sont nécessaires. Idéalement, on vit en économie circulaire.

L’aménagement historique des étangs a été favorisé par un relief plat mais bosselé et vallonné. Pour cette raison, certains paysages typés se singularisent par le regroupement dense de centaines d’étangs (plateau des Mille Étangs, Sundgau, Bresse, Dombes, Brenne, etc …). De nombreux usages historiques y sont attachés, susceptibles d’être réinventés et développés. Patrimoine naturel, les étangs sont aussi un patrimoine culturel.
La lumière filtrée
Plus on avance dans l’eau et plus on rencontre les champions discrets du monde végétal: les végétaux immergés réussissant à capter les derniers rayons lumineux disponibles -plutôt violets car le rouge, important pour la photosynthèse, est absorbé sur les premiers mètres. Les causes de la lumière filtrée sont contraignantes: la turbidité de l’eau, des feuilles flottantes ou émergées qui font écran, enfin des algues dites périphytiques qui forment une pellicule obscurcissante sur les plantes immergées (plus précisément: les macrophytes). Dans les eaux calcaires, un filtre supplémentaire ne manquera pas de se former. La photosynthèse, pourtant source de vie, implique des échanges gazeux qui précipitent des sels insolubles: sous l’effet d’un équilibre chimique sur lequel elle n’a aucune prise, la plante s’enrobe fatalement d’une croûte opaque de carbonates de calcium.
Dans ces conditions désespérantes prolifère l’une des plus remarquables familles de plantes: les Characées, algues très évoluées dont le port annonce celui des plantes vasculaires (cormophytes -les plantes au sens courant).
En les regardant de près, on est subjugué par la régularité et la variété de leur morphologie faite d’axes, de rameaux, de rhizoïdes (quasi-racines), d’un cortex complexe, d’excroissances diverses et d’organes reproducteurs charmants, les anthéridies, rappelant, sous la loupe de minuscules oranges. Acrobates de la gestion vivace de l’indigence (manque de lumière et de sels nutritifs), ces plantes élégantes installent la grâce sur les marges de l’inerte colonisable par le végétal. Elles régressent dans les milieux riches ou plutôt surchargés de nutriments, phosphore en particulier. Leur présence dans les étangs est liée à l’exploitation extensive: l’influence humaine n’est pas problématique comme telle, au contraire, mais toute intensification dégrade l’habitat.

Le modèle économique global, installé depuis les années 1960 et non durable, fait régresser dramatiquement la diversité biologique, dont celle des Characées. A cet égard, le déclin de la pisciculture extensive en étang est structurellement comparable à la perte presque totale des prairies fleuries de plaine en Europe centrale et occidentale. Dans les deux situations, la biodiversité s’est surajoutée au fil des siècles, accidentellement ou providentiellement, à un mode d’exploitation porté et limité par les ressources locales.
La grâce de la pluie et de la rosée: l’eau d’en haut
La précarité de l’approvisionnement en eau représente une contrainte majeure. De nombreux étangs ne recueillent que les précipitations atmosphériques et les eaux de ruissellement temporaire. Au cours de l’assec (phase terrestre du cycle d’exploitation), la végétation lutte avec l’assèchement progressif du substrat. De cette confrontation à un facteur limitant résulte cependant la diversité remarquable de types biologiques et d’espèces adaptées: d’abord des mousses et hépatiques appliquées à la vase humide et qui finissent par ne subsister que dans les crevasses de dessiccation. Presque en même temps apparaissent de minuscules plantes herbacées au port étalé (les genres Elatine et Callitriche); tout ce petit monde se hâte d’achever son cycle de vie en quelques semaines. Au fur et à mesure que la saison avance, l’étang asséché se transforme en un gazon peu élevé, dominé par de petites Cypéracées spécialisées et dont les nuances de vert sont d’une grande beauté: un jardinier concevant un recouvrement ornemental du sol ne saurait mieux faire. Dans les nuits claires, la rosée dépose des millions de gouttelettes sur les brins serrés de ce merveilleux tapis et, à l’aube, le spectacle de la réflexion du soleil naissant surpasse de loin le scintillement des plus beaux luminaires de Baccarat.
Scientifiquement parlant, l’eau de la rosée améliore le bilan hydrique du substrat. Théologiquement parlant, elle manifeste le don et le charme de la grâce.

A la longue ne survivront dans l’étang asséché que les espèces au système racinaire pénétrant, capable de rechercher l’eau dans les strates inférieures de la vase. C’est l’heure des herbiers de Bident (Bidens) et de Renouée (Polygonum). Ils atteignent facilement un mètre de hauteur, voire deux. Leur floraison mélange le jaune de petits soleils avec des panicules lâches aux teintes roses et blanches. Les Bidens donnent des leçons d’anthropologie. Leurs graines pourvues de deux petites dents s’accrochent aux vêtements. Le roi de la création se transforme en valet chargé du transport des petits d’une plante herbacée.
La deuxième leçon est plus subtile. Parfois, les conditions météorologiques sont tellement défavorables que les plantules de Bidens n’ont aucune chance de grandir davantage. Elles sautent alors le développement végétatif adulte et passent immédiatement à la reproduction: une petite inflorescence éclot au-dessus des cotylédons.
Ce télescopage du cycle de vie, la reproduction au stade juvénile, s’appelle néoténie. Dans l’interprétation philosophique de l’anthropogenèse, la néoténie est considérée comme une marque distinctive de l’humain en comparaison avec les autres Primates: l’humain adulte ressemble à un singe juvénile, de par sa morphologie et son comportement. Cette réflexion rejoint les traditions philosophiques sur l’humain, être dénué ou être incomplet (Arnold Gehlen à la suite de Herder). Belle chiquenaude d’anthropologie spéculative où l’humain se découvre biologiquement proche d’une plantule germée dans la vase d’étang!

La grâce des limites de distribution dans l’espace
C’est la zonation qui représente le trait le plus frappant de la structure horizontale de la végétation: au bord de l’eau se relaient, immergées vers l’intérieur, puis de plus en plus émergées, des ceintures de végétation contiguës. Rien que par leur physionomie, elles se détachent les unes des autres: plantes aquatiques entièrement recouvertes de la nappe, puis une végétation enracinée à feuilles flottantes, ensuite les peuplements de joncs des chaisiers, roseaux et massettes dont la base est pratiquement toujours immergée, puis encore, vers l’extérieur, les touffes de laîches ou carex, enfin la ceinture périphérique, moins clairement individualisée, où se rencontrent des espèces des bas-marais ou des prairies et forêts humides.
La zonation en bordure d’étang est un exemple classique d’écotone: l’écotone représente une zone de transition entre deux écosystèmes différents, aquatique et terrestre dans le cas présent. Les écotones sont toujours très riches en espèces puisqu’ils rassemblent celles provenant des écosystèmes riverains qu’ils relient et d’autres, spécifiques, qui sont situées sur le gradient de la transition ou inféodées à des micro-stations originales. En bordure d’étang, on trouve par exemple des espèces poussant sur des suintements localisés (centaurée délicate), sur le détritus végétal accumulé au gré des vents (laîche faux souchet, grande ciguë), des taches de substrat graveleux (litorelle) ou encore de petites plages naturelles décapées par la pression de la glace en hiver ou par les herbivores s’attaquant localement à la roselière (laîches jaunes, gratiole officinale).

Centaurée
La raison profonde de cette multiplicité est la possibilité du jeu à l’intérieur de limites. Tout n’est pas possible: il y a des limites, et aussi les limites d’adaptabilité des espèces. Mais tout n’est pas prédéterminé ni contrôlé non plus. Entre maîtrise et dé-maîtrise, il y a de la place pour le jeu. La souplesse de la transition induit des discontinuités relatives entre les associations végétales voisines. Elle n’empêche pas l’expression d’unités de végétation discernables et identifiables mais laisse du jeu -presque au sens où un mécanicien ne serre pas trop la vis, sachant qu’il ne maîtrise pas tout, déjà pas la météorologie. Le monde des organismes est infiniment plus complexe que celui de la mécanique mais lui aussi, et même surtout lui, a besoin de jeu. Dans ce jeu des relations spatiales dans un même site se déploie la grâce de la diversité.
La grâce de l’alternance dans le temps
Si la grâce a besoin de place, d’espace, elle requiert aussi du temps, des temps. Cette considération nous conduit à la rechercher dans la cyclicité de l’exploitation, autrement dit dans l’alternance entre phase terrestre annuelle et phase aquatique pluriannuelle. Nous avons vu qu’à l’intérieur de ces phases la végétation passe par des étapes caractéristiques. On observe une suite d’aspects, voire l’ébauche d’une succession de formations végétales différentes. Or, à moyen et à long terme, l’exploitation cyclique fait osciller l’étang entre un milieu aquatique et un milieu terrestre et rétablit périodiquement des conditions pionnières.
Idéalement, l’étang présente donc toujours un milieu jeune -des siècles durant. Chaque cycle fait revenir en son temps un cortège caractéristique d’espèces, globalement les mêmes, individuellement des surprises.

Laîche
La pertinence du langage de la grâce se précise dès lors qu’on relève le fait que les deux phases ne sont pas équivalentes. La phase aquatique (pluriannuelle) est la règle, la phase terrestre (annuelle) l’exception. La phase aquatique est celle de l’exploitation piscicole, la phase terrestre celle du repos. C’est donc la flore de l’étang asséché qui est gratuite: ni nécessaire au processus économique, ni due en récompense des labeurs d’empoissonnement, de pêche et d’entretien, contribuant tout au plus à la teneur humique du substrat. Mais que vaut cette objection face à la joie de regarder le soleil se lever au travers de millions de gouttelettes de rosée ou face au bonheur de qui trouve quantité de feuilles de trèfle à quatre folioles, en réalité une fougère très rare?
Ce milieu artificiel mais peuplé de richesses naturelles est l’une des plus belles illustrations de la dynamique sabbatique prônée dans le Pentateuque pour la gestion des terres (Ex 23; Lv 25; Dt 15). En réservant périodiquement un temps au lâcher-prise, à la cessation temporaire de l’exploitation, on ne perd pas, on gagne. Même économiquement mais sans y travailler! Lors de l’assec, le terrain se re-fertilise tout seul. Des parasites, des maladies, des poissons indésirables sont éliminés sans lutte. Et si de grands travaux s’imposent (de colmatage, de reprofilage), ils sont facilités par l’accès aisé et le moindre poids des terres. Certes, le sabbat de la terre est une idéalisation, dans le Premier Testament déjà. Mais les idéalisations, les idéal-types sont là pour pouvoir mieux saisir ce qui oriente utilement la pensée et l’action.

Pentateuque d’Ashburnham, vers 600
Selon l’impact de l’intervention humaine, l’étude de la végétation différencie les milieux sur une échelle d’anthropisation. Globalement, l’anthropisation s’est fortement accrue depuis un demi-siècle. Le cas du milieu prairial, avec la disparition des fleurs, des insectes et des oiseaux, mais aussi des fruitiers haute-tige, des haies et des pierriers, des flaques et des chemins non goudronnés, est représentatif de cette tendance lourde. Les étangs de pisciculture extensive subissent le même type de pression aboutissant, comme pour les prairies, au partage en deux situations contrastées mais fatales, l’une et l’autre, à la biodiversité: l’intensification ou alors l’abandon. L’équilibre entre maîtrise et dé-maîtrise se rompt, le jeu s’appauvrit parce que la gamme des possibles spontanés se resserre. La conformité (aux structures dominantes) et l’innovation (économiquement et techniquement requise) prennent la place de la fidélité (non calculée) et de la nouveauté (imprévue).
Théologiquement parlant, la grâce recule.

Birieux, Dombes
L’étang de pisciculture extensive présente donc des affinités évidentes avec la grâce, tête chercheuse de notre investigation théologique: il est un système itératif (les reprises de la vie) offrant des produits alimentaires prisés issus de la vase méprisée (don) et dont la sobre production rationnelle est comme constellée de beautés gratuites (charme). La flore et la végétation des étangs expriment le potentiel de nouveauté (les surprises de la prospection de terrain) au sein des aspects récurrents d’un couvert végétal lié à des pratiques ancestrales de gestion régulière (fidélité).
Cependant, tout éloge exclusif de ce type de milieu est exclu: les discontinuités brutales de l’assec et de l’évolage favorisent les espèces pionnières dont la dynamique de reproduction se caractérise par une certaine stratégie (vie courte, nombreux descendants, sélection sévère). Or, globalement, les enjeux de la conservation concernent souvent des espèces à la grande longévité, avec peu de descendants et une faible pression sélective. C’est le cas, par exemple, des plus grands arbres de la Terre. Le don et le charme qui émanent d’eux se rapportent à l’humilité que nous ressentons en leur présence : en nous précédant et en nous dépassant, dans le temps et l’espace, ils nous rappellent notre condition de créature avec d’autres créatures, et non de Créateurs de nous-mêmes. Majestueux, ils sont les ambassadeurs de la Source de toute majesté.
Contrastées, les diverses lectures de la grâce ne sont pas contradictoires pour autant. La grâce n’est pas un paramètre mesurable. Elle n’est pas une propriété objectivable. Sa dimension existentielle ne peut pas être évacuée. Elle se manifeste donc dans l’expérientiel mais sous différentes formes d’expérience existentielle.

Et sur l’esthétique des marais, maintenant incontournable, L’ardeur des Pillards, pages 215 suivantes