
Emblème alchimique, aquarelle, 18éme siècle
La radicalité d’une pensée qui conduit au-delà d’une représentation successive du temps ne peut prétendre succéder à la vision chrétienne, comme une nouvelle à une ancienne. Elle se traduit au contraire par une méditation soutenue du rapport au christianisme.
Kant a montré que dans l’idée d’une fin de toutes choses, d’un accomplissement du temps lui-même, notre existence, en tant que liberté, réfléchissait son historialité constitutive. Or le christianisme constitue précisément l’horizon où ce déploiement téléologique du temps s’est pour nous configuré, donnant la mesure de toute vision de l’histoire. Justement parce que la pensée de Kant ressaisit ce déploiement en son phénomène fondamental -qui est la compréhension de la liberté en nous- elle devient capable d’un libre regard sur le christianisme.
L’Aufklarung ne peut découvrir son véritable sens si elle ne s’éclaire pas elle-même dans sa propre possibilité historiale, en faisant l’épreuve de son rapport à l’horizon fondateur du christianisme.
Le christianisme est la religion morale par excellence. Mais non à la manière d’une religion naturelle qu’il faudrait extraire de sa gangue historique. C’est au contraire le point le plus éloigné de toute idée d’une religion naturelle qui est ici décisif, à savoir l’existence du Christ -dont Kant par ailleurs n’écrit jamais directement le nom dans La Fin de toutes choses.
Dans la personne du Christ l’éternel, le divin, se révèle et s’accomplit non pas seulement pour (erreurs gnostiques et arienne, si désastreuses pour la liberté politique!) mais dans la temporalité humaine. En elle l’humanité peut réfléchir l’unité de l’intention purement morale -du suprasensible en nous- et de sa contingence naturelle, où s’ouvre la possibilité de commencer absolument, c’est-à-dire d’exister historialement.
Il y a donc une affinité entre le mystère du Christ et la compréhension du caractère en nous insondable, irréductible à toute représentation, de la liberté. Parce que celle-ci -et la conscience inconditionnée de la loi morale qui à travers elle s’impose- se traduit toujours en un agir, elle trouve dans le devoir chrétien de bonne volonté– l’expression à la fois évidente et concrète de sa propre possibilité.
Ainsi l’amour chrétien constitue non pas un “supplément d’âme” à une morale du pur devoir -on sait le reproche incessant fait à Kant d’une moralité absurde à force d’intransigeance- mais l’image effective d’une unité de la personne et de la loi, où le devoir n’est pas un ordre extérieur et transcendant mais le sens intime de notre accomplissement en lui.

William Blake, le Christ chez Marthe et Marie, 1808
C’est ce point le plus éloigné de toute idée d’une religion naturelle, tant aimée des Lumières Despotiques, qui est ici décisif …
L’enseignement du christianisme ne peut s’éclairer qu’en un mode de pensée réalisant l’affranchissement de toute tutelle dogmatique, et donc en premier lieu de toute autorité religieuse.
La figure du Christ, c’est-à-dire le mystère de son humanité, où se réfléchit factuellement l’énigme du suprasensible en nous, ne nous enseigne rien (le Christ ne dit pas la vérité, il est la vérité), rien d’autre que la singularité absolue, à nous-mêmes abyssale, de notre existence, telle qu’elle fait face à sa destination qu’aucune instance transcendante, et donc aucune institution s’en autorisant, ne peut venir déterminer.
Ainsi le rapport au christianisme et la libre méditation de son origine ne deviennent possibles que dans le renoncement à sa tutelle. Il faut entendre le ton adopté par Kant, qui tient à la fois de l’encouragement et de la mise en garde: le christianisme doit attendre l’universalité à laquelle il peut prétendre en tant que religion morale, non d’une prédication dogmatique, mais d’un mode libéral de penser.
L’analogie n’est pas fortuite avec le contrat tacite proposé aux autorités politiques dans la Réponse à la question: qu’est-ce que les Lumières?, écrite dix ans plus tôt: de même que le pouvoir politique, le christianisme ne peut légitimement gagner le cœur des hommes qu’en promouvant et en confortant la liberté de penser.
On objectera qu’un tel christianisme est impossible au regard de l’obéissance qui, plus qu’un pur et simple mécanisme extérieur de pouvoir, constitue une de ses bases spirituelles. Sans aucun doute!

Mais le souci de Kant n’est pas de sauver une sorte de christianisme idéal des griffes et prétentions de l’Église réelle. Le christianisme n’est ni assumé, ni dépassé, ni laïcisé. Il est mis en face de son destin moderne, ce qui suppose que le moderne -en lequel il faut entendre, de façon précise, l’effort de pensée dans lequel est engagé Kant- prenne la mesure de son rapport de filiation avec lui. Ainsi la méditation du christianisme ne peut devenir féconde qu’au regard d’une pensée réalisant un écart avec le christianisme, pensée incroyante en un sens, même si nulle part elle ne professe un quelconque athéisme: pensée laïque.
Cet écart n’est pas réductible à l’opposition de la foi et de la raison. Il définit le rapport du moderne à sa propre historicité, rapport que Kant tente d’éclairer philosophiquement, et dont son époque doit -c’est là sa singularité- se rendre capable.
C’est en effet en ce sens que Kant comprend l’idée de l’Aufklarung. Elle n’est pas l’ensemble des traits objectifs de son époque -fût-elle “la plus éclairée que l’homme ait jamais connue”; mais bien la possibilité éminemment actuelle et instante d’un mode de penser et d’agir qui, ne prenant mesure sur aucune détermination totale de l’histoire et de l’existence humaine, ose y faire face et en éprouver librement le sens: sapere aude.
Alors, plus encore qu’à la tutelle dogmatique d’un clergé, c’est à toute institution spirituelle dictant, sur le fond implicitement admis d’une perspective eschatologique, le sens de l’histoire, qu’il faut renoncer: peu importe qu’elle s’exprime religieusement ou dans une croyance “rationnelle” au progrès de l’humanité, croyance qui menace du sein même d’une Aufklarung programmatique.
La religion sans secret qu’évoque Kant, la place sans secret de la religion au sein de la communauté, ne peuvent être comprises qu’à partir d’une existence historique elle-même sans secret, délivrée de toute perspective eschatologique et n’attendant aucune révélation finale de son sens.
De là provient l’intérêt discret mais constant, et souvent inaperçu, que Kant accorde aux figures populaires du millénarisme et de la fin des temps qui, plus que les résidus d’une croyance naïve, sont les expressions universelles par lesquelles la raison se présente à elle-même son propre rapport au temps, c’est-à-dire à l’horizon de l’existence humaine, et qu’elle prend, par une illusion interne, pour des réalités en soi; de là la nécessité de ce retournement à la faveur duquel l’idée d’une fin de toutes choses, destituée de sa teneur objective, est réfléchie, de sorte que la liberté s’y saisit elle-même dans l’événement originaire de son ouverture à l’entier du temps.
Ce retournement, ce “réfléchissement” est la réalisation radicale d’un penser mettant au jour la liberté, non comme une condition externe ou à l’inverse un sentiment intérieur, mais comme le site proprement humain de tout penser et de tout agir. C’est pourquoi l’Aufkarung ne peut parvenir à la hauteur de sa vocation, et de la force d’événement que réserve un libre rapport de l’existence humaine à sa propre historialité, qu’en un tel penser, où c’est le rapport de toute pensée à son horizon métaphysique qui se trouve ressaisi.

Le Temps est la respiration de l’Éternité
Maurice Merleau-Ponty et sa fille
Non pour en changer -en substituant une visée anthropologique à une visée théologique, comme voudra le faire, par exemple, le positivisme et tous ses masques, par exemple un « marxisme » vulgaire, pour y répondre librement.
Ce qui décide de la tenue et du sens d’un tel penser c’est à chaque fois, ici et maintenant, sa mise à l’épreuve par chacun, athée, agnostique ou fidèle, ou ministre d’un culte, d’une manière qui exclut radicalement toute tutelle théologico-politique, y compris celle à laquelle pourrait prétendre la raison elle-même: car une tutelle de cet ordre se fonde en dernier lieu sur un rapport non réfléchi à la vérité.
Tel est donc l’unique progrès décisif donnant sens à une Aufklarung qui ne soit ni un simple mot d’ordre ni une agitation intellectuelle aussi vaine qu’enthousiaste. Ce progrès ne peut être dicté. On ne peut exiger de chacun qu’il le mette en œuvre; on peut simplement, d’une façon qui ressortit à la prudence, contribuer à un ordre humain des choses permettant de le pratiquer et capable d’y reconnaître la vertu où il fonde sa légitimité: ce que nous nommons la démocratie.
Or cette liberté du penser s’éclaire et trouve sa dimension radicale dans la réflexion sur la fin de toutes choses. Penser une fin du temps à partir de l’imminence de la mort, c’est bien pratiquer la raison à même l’entrelacs où elle est avec l’imagination, et se trouver soi-même saisi par le jeu d’un penser qui, au-delà de toutes représentations ou pensées particulières, réalise et met au jour l’horizon où advient tout imaginer et tout penser.
On peut toujours déclarer théoriquement que la fin de tout n’est qu’une idée, que la mort n’est qu’un néant et l’éternité une fiction. Mais pratiquement on ne peut s’empêcher de se tenir au bord de cet abîme où, dans l’effondrement de toute image, on ne pense plus qu’à partir de soi: non du moi, mais de l’événement qu’est à elle-même l’existence.
C’est pourquoi, de même que la compréhension réfléchissante du temps à travers l’idée d’éternité conduit à dépouiller l’expérience de l’histoire de tout millénarisme, elle interdit que l’énigme qu’y affronte l’intelligence, libérée des tutelles dogmatiques, ne “débouche maintenant sur la mystique”. La tendance à un mysticisme philosophique était bien présente parmi les Aufklarer, et sa critique revêt, en 1794, un caractère éminemment actuel. Le suprasensible n’est pas une échappée vers le supra-naturel, le surnaturel, l’occulte; il est le maintien et l’endurance de la finitude, qui ne peut et ne doit se manifester que dans la sobriété de l’agir à la fois incertain et impérieux qu’appelle la loi morale.
C’est là réfléchir en “habitant doué d’intelligence d’un monde sensible” ou, pour le dire d’une manière plus simple encore, dont seul Hölderlin saisira toute la profondeur: en fils de la terre.
La Fin de toutes choses, lecture par Guillaume Badoual et Charles Roren
Un commentaire sur “3 L’enseignement du christianisme et les Fils de la Terre”
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