C’est le refus d’assumer une telle complexité qui anime les polémiques contemporaines autour du mot anglais woke.
Alors qu’il était au départ un appel à la vigilance contre la violence raciste à l’égard de la population noire aux États-Unis, le mot a été transformé en titre d’un supposé programme organisé par des forces ténébreuses (Lesquelles? Pourquoi? Pour accélérer la décadence et prendre le pouvoir? Complotisme pur et simple …), le wokisme. L’anti-wokisme cherche à nier la violence contre laquelle le mot a été dirigé -une violence nue, dont cette campagne est ainsi complice, sous des dehors de défense raffinée de la civilisation …
On peut entendre ce qui est en jeu ici dans le contraste entre deux chansons qui articulent les deux manières incompatibles de concevoir le réveil. On pourra dès lors suivre comment l’autre logique de la limite et de la délimitation envisagée par Derrida peut produire d’abord l’angoisse et ensuite la peur -la peur comme tentative de rendre le danger identifiable en tant qu’ennemi à abattre. Cette progression de l’angoisse à la peur et ensuite à l’agressivité suit la logique traditionnelle qui conçoit la délimitation sous la forme d’une opposition polaire; c’est cette structure d’exclusion mutuelle hiérarchisante qui domine de plus en plus la politique de notre temps.
Cette logique présuppose une opposition nette et claire entre le réveil et son autre, le sommeil et/ou le rêve. On ne saurait mieux illustrer comment cette logique travaille qu’en citant les premiers vers d’un des hymnes nazis les plus emblématiques, à savoir le chant composé par Bruno Schestak, adopté par la SA comme leur chant de combat préféré, et qui commence ainsi (d’abord en allemand, ensuite dans ma traduction):
Deutschland erwache aus deinem bosen Traum!
Gib fremden Juden in deinem Reich nicht Raum!
Wir wollen kâmpfen fiir dein Auftrstehn!
Arisches Blut soll nicht untergehn!
Allemagne réveille-toi, met fin à ton cauchemar!
Ne donne pas aux juifs étrangers une place dans ton empire!
Nous voulons lutter pour ta résurrection!
Le sang aryen ne doit pas périr!
Ce concept du réveil repose sur une opposition radicale entre le rêve (ou le sommeil) d’un côté et l’éveil de l’autre. Cette opposition permet de définir le danger comme foncièrement extérieur à ce qu’il menace, donc susceptible d’être éliminé. Et si ces vers invoquent indument la notion chrétienne d’une résurrection, ils nient sa condition première: une reconnaissance de la mort, de son passage -car la demande finale est que le sang aryen ne doit pas périr! Il s’agit donc d’un double déni de la mort, laquelle devient un cauchemar produit par de mauvais juifs étrangers.

Le seul mythe moderne
Cet appel à un réveil imaginaire au sein d’un rêve monstrueux, un réveil qui n’est qu’un épisode du cauchemar, et qui constitue un appel à la violence, présente un contraste saisissant avec une des premières occurrences du mot woke répertoriées aux États-Unis. Il s’agit d’une remarque de Huddie Ledbetter (mieux connu sous le nom de Leadbelly), à propos d’une chanson qu’il a écrite et dédiée aux Scottsboro Boys, neuf jeunes noirs accusés d’avoir violé deux femmes blanches en 1931 et dont tous sauf un ont été condamnés à mort par un jury entièrement blanc dans un procès expéditif qui n’a duré qu’un seul jour. En racontant comment il en était venu à écrire cette chanson, Leadbelly conclut avec un appel non pas à la vengeance, mais à la vigilance et à la prudence:
I advise everybody, be a little careful when they go along through there –best stay woke, keep their eyes open.
Je conseille à tout le monde d’être un peu prudent quand on traverse là-bas [l’Alabama] -de rester alerte [best stay woke], de garder les yeux grand ouverts.
Généraliser le restez éveillés en supposé wokisme constitue une tentative d’effacer des situations qui sont à la fois historiques et sociales.
Un commentaire sur “2 Deux façons de se figurer le Réveil : l’une, qui est diabolique et qui dénie la mort, et l’autre …”
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