Comment articuler une critique du viol à une critique de l’appareil répressif d’État ?

Dans un entretien accordé à l’occasion de la parution de son roman Combats et métamorphoses d’une femme, Édouard Louis est invité par un journaliste à citer le nom de trois femmes dont les vies l’inspirent. Il mentionne évidemment d’abord sa mère, dont il raconte l’histoire dans son livre; il parle également d’Assa Traoré, qui depuis la mort de son frère Adama étouffé par trois gendarmes à Beaumont-sur-Oise le 19 juillet 2016 incarne la voix la plus importante dans la lutte contemporaine contre l’ordre policier et le racisme. De manière plus inattendue, il cite comme troisième femme Samantha Geimer.

Samantha Geimer et Édouard Louis partagent un point commun. Ils ont tous les deux été les victimes d’un viol. Je dis bien: ils ont tous les deux été les victimes d’un viol et non pas: ils sont des victimes de viol. Je choisis volontairement cette formulation, je conjugue ce verbe au passé -et je le souligne parce que nombre des enjeux ici porteront autour de la question de la trace et de l’oubli, de la constitution de soi par rapport à un événement traumatique, de la politique du présent par rapport à une blessure ancienne.

Édouard Louis a été violé dans la nuit du 24 au 25 décembre 2012 et il a raconté cette agression dans Histoire de la violence. Samantha Geimer a été droguée puis violée par Roman Polanski le 10 mars 1977 et a publié un livre intitulé La Fille.

Dans cet entretien, Édouard Louis souligne que ce qui le touche chez Samantha Geimer est son discours rare, ou plutôt pourrait-on dire raréfié et peut-être même invisibilisé, sur les violences sexuelles. Dans son livre ou ses diverses prises de parole, elle articule une critique des logiques de l’agression sexuelle et du viol à une critique de l’appareil répressif d’État, de la logique pénale mais aussi des formes publiques de la vengeance collective.

Samantha Geimer a plusieurs fois affirmé que le traitement pénal de son viol, la procédure judiciaire, le comportement des journalistes puis aujourd’hui de certains groupes militants qui se servent de son histoire ont été plus traumatisants pour elle que son viol. Elle déclare dans un entretien: Le sexe n’a pas duré longtemps. J’ai compris ce qui se passait, que cela allait vite se terminer et que j’allais pouvoir rentrer chez moi. Le procès et les médias, par contre, c’était très imprévisible, inconnu, avec des surprises atroces, des exigences terrifiantes et injustes renouvelées tous les jours. Impossible de savoir si et quand cela allait prendre fin. J’ai eu l’impression que c’était bien plus pervers, réfléchi, conçu pour faire mal.

Samantha Geimer ne lie pas les souffrances infligées sur elle par l’appareil répressif et le journalisme au fait que Polanski est célèbre et qu’elle a donc dû subir d’être placée au centre de l’attention publique. Comme Édouard Louis dans son livre Histoire de la violence, elle s’en prend à l’idée pénale en tant que telle, le fait de voir sa vie et son récit pris en charge et examinés par d’autres, de se retrouver dépossédée de son histoire, scrutée dans sa crédibilité par la police et des experts -et de devenir ainsi, à travers toutes ces opérations, un objet du discours de l’autre.

En février 2020, Roman Polanski obtient le César de la meilleure réalisation pour son film J’accuse, déclenchant un ensemble de protestations, notamment de la part de l’actrice Adèle Haenel qui exprime dans le New York Times son indignation et une opinion largement relayée et partagée: Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire: Ce n’est pas si grave de violer des femmes.

Mais le jour de cette cérémonie, Samantha Geimer s’est exprimée elle aussi. Et elle s’est opposée à ce type de prise de position. Lorsqu’on l’a interrogée sur la phrase d’Adèle Haenel, elle a déclaré:

Je ne suis pas du tout d’accord. Demander à toutes les femmes de supporter le poids de leur agression, mais aussi de l’indignation de tout le monde pour l’éternité, c’est cracher au visage de toutes celles qui se sont rétablies et qui sont passées à autre chose. Rameuter les victimes pour sanctionner des gens qui se sont mal comportés, c’est les victimiser davantage. Personne n’est en droit de dire à une victime ce qu’elle doit penser et comment elle doit se sentir. Lorsque vous refusez qu’une victime pardonne et tourne la page pour satisfaire un besoin égoïste de haine et de punition, vous ne faites que la blesser plus profondément. Une victime a le droit de laisser le passé derrière elle, et un agresseur a aussi le droit de se réhabiliter et de se racheter, surtout quand il a admis ses torts et s’est excusé.

Cette déclaration de Samantha Geimer est une protestation. Et se donne à lire à travers elle une réalité particulièrement inconfortable de notre monde: s’il est vrai qu’être victime de viol c’est se trouver pris entre les mains de quelqu’un, être mis en position d’être un corps dont on se sert, alors on peut constater que, dans la culture, les institutions ou les groupes militants ont tendance, lorsqu’ils ont affaire à des victimes de viol, non pas à interrompre cette logique mais à la reproduire dans leur domaine propre. C’est le cas des magistrats, c’est le cas des journalistes. Et c’est aussi, selon Samantha Geimer, le cas de certaines actions politiques:

Les vrais militants ne font pas commerce de la douleur des victimes. Et ils n’usent et n’abusent pas non plus de vous, de votre histoire, sans votre consentement, comme j’ai pu le voir avec les collages féministes qui placardent “Samantha, 13 ans” sur les murs de Paris. C’est tout le côté obscur du militantisme, qui ne se soucie guère d’aider les victimes à aller mieux, ni même de changer les mentalités pour faire du monde un endroit plus sûr, mais qui ne fait qu’exploiter la douleur et la peur des femmes pour alimenter la colère et l’indignation en roue libre, de manière parfaitement stérile et opportuniste.

Pierre Bourdieu parlait de classe objet pour évoquer la situation de la paysannerie dans l’espace du discours public, le fait que personne ne se soucie vraiment de ce groupe mais que chacun l’utilise, l’invoque ou le mobilise à intervalles réguliers pour ses propres buts. On pourrait avancer qu’il y a dans notre société des corps objets, des corps utilisés pour d’autres fins. Le viol est un moment où un corps est fait objet. C’est comme si cette action le marquait alors à tout jamais aux yeux des autres, et que la culture ne cessait ensuite de ratifier cette constitution en percevant la victime de viol comme un objet disponible que l’on peut utiliser pour ses propres buts: pénaux, médiatiques, militants -mais que l’on peut donc aussi bien laisser de côté si elle ne les sert pas. Et si c’était ça aussi la culture du viol?

Pablo Picasso, le Minotaure

A suivre …