Feu la cendre

Adspice: corripuit tremulis altaria flammis

Sponte sua, dum ferre moror, cinis ipse.

Bonum sit! Nescio quid certe est, et Hylax in limine latrat.

Credimus? Aut qui amant ipsi sibi somnia fingunt.

Parcite, ab urbe venit jam parcite, carmina, Daphnis.

Virgile, Bucolique VIII, vers 106-110

Magiciennes, Pompei. Une scène de comédie!

Il s’agit des incantations de Damon, qui veut attirer Daphnis, chez lui, à la campagne. Michel Deguy traduit:

Regarde: saisissant de flammes en transe l’autel, d’elle-même elle prend feu, la cendre, pendant mon impatience. Serait-ce un bien? Je ne sais plus, et le chien Hylax aboie sur le seuil. Y croyons-nous? Est-ce que ceux qui s’aiment se font des rêves? Retenez-vous, poèmes, il arrive de la ville, retenez, Daphnis …

Dans la Traduction Charpentier:

Le même feu durcit cette argile et fait fondre cette cire: puisse mon amour avoir autant d’empire sur Daphnis! Regarde: tandis que je tarde à enlever cette cendre, elle a d’elle-même entouré l’autel de flammes tremblantes. Qu’heureux soit le présage! Mais qu’entends-je? Hylax aboie à Ia porte! Le croirai-je? N’est-ce pas une de ces illusions que se forment les amants?

Jacques Derrida, feu la cendre

Le texte est une parodie d’incantation, un poème, ou bien une prière. Deux écrits se font face: à droite, un enchevêtrement de voix en nombre indéterminé, qui laisse indécise la distinction entre l’écriture et la voix; à gauche, des citations d’autres textes qui, tous, disent quelque chose de la cendre.
Le texte est organisé autour d’une phrase: Il y a là cendre. C’est une assertion, et aussi une sentence: en ce lieu, il y a de la cendre, mais le lieu, là, peut aussi s’effacer, la cendre aura disparu, Feu la cendre -un titre qui est aussi une épitaphe, une inscription funèbre. La cendre est morte, ce qui ne veut pas dire qu’elle ait disparu.