Un esclave pour Crusoë

Enseignante à Sciences-Po et longtemps chercheuse associée au W. E. B. Du Bois Institute d’Harvard, Sylvie Laurent est bio­graphe de Martin Luther King (Points, 2016) et autrice de plusieurs essais mar­quants, dont Pauvre Petit Blanc (MSH, 2020), sur la peur du déclassement d’une Amérique blanche.

Avec Capital et race l’américaniste plonge aux racines de ce qu’on nomme désormais le capitalisme racial. Né outre-Atlantique il y a une quarantaine d’années, le concept veut rendre compte de l’entrelacement histo­rique entre un système économique aujourd’hui mon­dialisé et la domination raciale. Sylvie Laurent retrace ainsi l’histoire longue de cette créature à deux têtes, depuis l’invention de l’Amérique en 1492 jusqu’aux discours de restauration trumpistes.

Votre nouvel essai, Capital et race, intervient dans un contexte de débat idéologique houleux sur la notion de race: certains à gauche s’inquiétant de ce que ce concept serait en train de sup­planter celui de classe. Cet ouvrage se veut-il une réponse à ces controverses? 

Non, ce livre ne s’inscrit pas dans cette opposition polé­mique, dont l’objet est le plus souvent de disqualifier la pertinence de la lutte antiraciste. Mais il propose une clé pour comprendre qu’en réalité, et parce qu’ils partagent une matrice commune, race et classe sont des frères de sang. L’histoire longue de l’appropriation des terres d’Amérique et de l’extraction de valeur de la nature et des corps nous l’enseigne. On l’oublie, mais de Rosa Luxembourg à W. E. B. Du Bois, Martin Luther King, Frantz Fanon ou Aimé Césaire, des communistes juifs d’Europe centrale aux indigènes des Amériques, toute une tradition de marxistes anticolo­nialistes a pensé la structure fondamentalement raciale du capitalisme. A la lumière de leurs analyses, et de celle de Marx, j’ai donc voulu repartir à la source du capitalisme historique, pour offrir une lecture critique du système qui nous gouverne.

Votre livre s’ouvre par 1492, dont vous faites la matrice du capitalisme. Or on a tous appris que celui-ci naissait sous le ciel gris de Londres au tournant du 18éme et du 19éme siècle, avec les industries.

Portrait imaginaire de Christophe Colomb

Oui, on confond souvent capitalisme et industria­lisation, en faisant fi de siècles de capitalisme mar­chand, qui en fut le premier âge. Marx en convenait d’ail­leurs et soulignait que la mondialisation inaugurée en 1492, fruit de l’esclavage, la concussion, le pillage et le meurtre des indigènes et des Africains fut une formidable accumulation primitive du capital qui porta le système capitaliste sur les fonts baptismaux.

Ce n’est que plus tard qu’un marxisme dogmatique réduira le capitalisme à la grande industrie, à la production de masse, au salariat et à l’usine, dans l’Angleterre du XIXe siècle. Bien des historiens ont aujourd’hui rétabli l’importance de l’esclavage moderne et de l’acca­parement continu des terres d’outre-mer par les Euro­péens dans son essor. La pensée environnementale a aussi contribué à cette histoire longue du capitalisme dans son rapport au monde vivant: 1492 inaugure la marchandisation de ce qui était alors la Création, l’extractivisme brutal, la domestication de la nature, le tra­vail gratuit des indigènes et des esclaves, le transfert extraordinaire d’énergie humaine, matérielle, micro­bienne aux quatre coins du monde …

On parle d’un Nouveau Monde, mais n’est-ce pas davantage l’apparition d’un nouveau rapport à l’autre, avec la construction d’une division raciste entre peuples qu’on dira supérieurs et inférieurs?

L’explicitation de la hiérarchie en termes racialistes n’ap­paraît en tant que telle qu’à la fin du 18éme siècle. Mais de même que l’on se trompe en pensant qu’il n’est de capitalisme que de machine à vapeur ou de charbon, on croit souvent à tort que le concept de race n’advient qu’avec la raciologie pseudo-scientifique d’un Gobineau. Le racisme, c’est une relation sociale, une pratique empi­rique par laquelle les Européens ont dès le XVIe siècle maximisé l’accaparement des terres conquises en naturalisant leur domination sur les peaux sombres.

Robinson Crusoe, 1950, Londres

C’est en asservissant les Amérindiens dès 1492 qu’ils se posent pour la première fois la question de l’origine de l’homme et qu’ils postulent l’humanité moindre de ces sauvages indiens, sans Dieu ni lois, et la légitimité de la violence coloniale illustrée par la controverse de Valladolid (1550- 1551). Cela les mène à remettre en cause le monogénisme biblique et à distinguer des souches de l’humanité. Ils produisent ainsi matérielle­ment cette fiction anthropologique de race par la reli­gion, le droit et la philosophie, qui nient aux sauvages et aux Noirs toute souveraineté sur leurs corps et leurs terres. Dépossession et servitude sont alors insti­tuées, établies comme une loi de la nature traduite par la loi des hommes.

Vous étudiez, sur cinq siècles d’histoire, cette hydre à deux têtes qu’on nomme le capita­lisme racial. Est-ce à dire que la domination raciale est dès le départ nécessaire au dévelop­pement du capitalisme?

Elle en fut certainement une condition essentielle. Pour assouvir le désir insatiable d’accumulation et transformer cette terre providentielle en mines et en plantations, et une fois les indigènes décimés, la force de travail est extraite d’Afrique et la race devient un principe d’organisation sociale et un facteur de pro­duction. Pour le dire succinctement, la terre est amé­rindienne, le travail africain et afro-descendant et le capital européen. Fourni initialement par les  Cités italiennes, ce capital venait lui-même en belle part des plantations de sucre portugaises de Madère ou de Sao Tomé, laboratoires d’un écocide et du mas­sacre des indigènes remplacés par des esclaves noirs africains. Colomb connaît ce modèle plantationnaire et racial et le transborde en Amérique où il devient le modèle productif par excellence jusqu’au XIXe siècle.

Robinson dans sa cabane, Londres, 1839

La racialisation des juifs est aussi inscrite dans cette logique, depuis 1492 et leur expulsion d’Espagne au nom de leur sang impur jusqu’au trope antisémite du juif usurier, avide d’argent … L’Europe a usé de ce discours racial, afin de dissocier le bon capitalisme du mauvais, exonérant ainsi la finance chrétienne et sa marchandisation du monde. Donner au capital abstrait le nom de juif est comme faire du corps noir une marchandise par nature, un exemple parlant de l’entrelacement structurel entre capital et race.

La pensée libérale placera dès le XVIIIe siècle un trait d’égalité entre capitalisme et émancipation. Comment?

Le capitalisme, d’abord nommé commerce, s’est pré­senté d’emblée comme une libération de l’homme, émancipé du fléau de la pénurie et de la dépendance féo­dale. On érige l’Angleterre commerçante en modèle de société libérale et vertueuse par sa consécration du droit des individus et de la propriété, de la libéralisation des échanges … On oublie alors que la bourgeoisie anglaise prospère toujours grâce au coton du Mississippi et aux textiles indiens. Même Adam Smith, antiesclavagiste et anti-impérialiste, qui réprouve le mercantilisme et dénonce l’infamie de la spoliation des terres d’Amérique par les Espagnols, érige les colonies anglaises devenues États-Unis d’Amérique en avenir de la civilisation, tant leur société commerciale, leur capacité à organiser la production et à maximiser les ressources par de bonnes institutions lui apparaissent admirables. Smith sait très bien qu’il y a des Amérindiens expropriés, mais comme ses contemporains, il voit en eux le stade primitif du développement économique et moral et passe sous silence leur extermination devant le grand geste capi­taliste de mise en valeur de la jeune nation, au nom du progrès matériel de l’humanité.

Robinson Crusoé est la parabole du capita­lisme racial, écrivez-vous. Que représente cette fable dans le grand récit que fait le capitalisme de lui-même?

Bien qu’il s’agisse d’une fiction, cet autre récit de débar­quement d’un Européen sur une île d’Amérique qui y invente un Nouveau Monde est un mythe fon­dateur qui irrigue la littérature et la pensée occiden­tale. Robinson Crusoé, le roman de Daniel Defoe, publié en 1719, est un texte essentiel du réper­toire du capitalisme. Les économistes, de Bastiat à Keynes, de Milton Friedman à Murray Rothbard, ont en effet exalté ce Robinson isolé, premier homme du capitalisme, qui serait sorti de l’état de nature et d’une économie de la rareté grâce à son ingéniosité, son organisation rationnelle du travail, son estimation comptable de la valeur de ses biens … Marx, en raillant cette robinsonnade, a fustigé la mystification d’un tel récit Non seulement Robinson est en vérité un héri­tier qui a récupéré tout son capital productif de l’épave échouée, mais l’île n’est en rien un lieu de pénurie, la nature est luxuriante et abondante, la terre a déjà été cultivée par d’autres qui, voisins d’archipel, se rendent à l’occasion sur l’île. Robinson déclare que l’île est à lui, la protège d’une muraille, accumule ses marchandises dans la peur d’être détroussé par ceux qu’il nommera des cannibales. Ces indigènes n’ont d’autre destin que d’être exterminés. L’un d’eux en réchappe, Robinson le nomme Vendredi et en fait son esclave. Il le civilise en lui apprenant à être un bon Anglais, et un travailleur surexploité. En somme, ce roman d’édification de la modernité, bréviaire des apologues du capitalisme, est en réalité la condensation du capitalisme racial. Rap­pelons que c’est en allant acheter de la marchandise humaine en Afrique pour sa plantation brésilienne que Robinson s’échoue.

Le capitalisme est-il alors forcément raciste?

Je ne prétends pas établir les lois du capitalisme. Bien des adversaires du concept de capitalisme racial affirment que le capitalisme aurait pu se passer de l’esclavage, de l’impérialisme ou de l’exploitation de la main-d’œuvre immigrée. Je ne sais pas pour ma part ce qu’il aurait pu être, et ne fétichise pas le capitalisme, comme il le fait lui-même, et comme s’il était une abstraction flot­tant au-dessus de nous. Il s’agit, comme la race, d’une institution avec une réalité historique, déployée selon certaines configurations, en l’occurrence dans l’espace euro-atlantique à l’âge moderne. Il se fait que pour l’his­torien, le lien de nécessité entre développement du capi­talisme et geste de domination et de dépossession des peuples jugés indignes des Européens est incontestable.

Je m’appuie par ailleurs sur les théoriciens du capita­lisme: Rosa Luxembourg, par exemple, montrait qu’il est nécessairement impérialiste, qu’il lui faut constamment dévorer les économies à sa périphérie pour surmonter ses crises. Le colonialisme est alors cet impérialisme qui, en imposant l’exploitation des populations soumises, fabrique en même temps du capital et de la race et les reproduit à l’échelle du monde.

Dans cet essai, vous relevez plusieurs convergences étymologiques, dont la plus frappante est le mot branding.

Le branding, historiquement, dans les Amériques, désigne la pratique consistant à marquer au fer rouge les esclaves des initiales du nom du propriétaire ou de la plantation auxquels ils appartenaient II s’agissait d’im­primer sur leurs corps la cicatrice attestant qu’ils étaient les marchandises exclusives des capitalistes du temps. Il est ironique de penser qu’aujourd’hui le branding, dans le langage marketing, renvoie à la marque (brand), sou­vent réduite à des initiales (YSL, LV, D & G…) et exhibée comme signe ostentatoire de richesse.

Votre livre se clôt sur une contre-histoire des États-Unis vus comme la terre promise du capitalisme racial. La situation politique actuelle peut-elle se lire à cette lumière?

Hélas, capital et race sont plus que jamais les deux grands piliers de l’économie politique américaine et l’on doit reconnaître à Donald Trump le mérite de l’expliciter clairement Voici un multimillionnaire, construisant golfs et hôtels de luxe, spéculant depuis des décennies sur ses dettes et ses faillites, dont la parole politique consiste à réclamer la restauration de l’Amérique blanche, laquelle aurait vu sa prospérité confisquée par un quarteron d’immigrés, de femmes, d’écologistes et de marxistes.

Trump promet de revenir au capitalisme de Robin­son, un mercantilisme basique qui refuse la finitude de la puissance, l’insoutenabilité de la croissance éco­nomique et de la domination. Il propose le capital comme religion et la race comme opium des peuples. Les vrais Américains seront libérés et leur capital protégé par un mur d’enceinte contre des canni­bales modernes … Il vient ainsi très sérieusement de mettre en vente une paire de baskets en or destinée à ses soutiens, tout en redoublant de haine raciste contre ceux qui contaminent le sang de l’Amérique. L’acquisition de cet or de pacotille par les hommes blancs est son seul projet de société, toute critique du capitalisme ou des inégalités est annihilée par la crispation raciale, l’exploitation est tue et il n’est d’horizon que de reconquête d’une hégémonie raciale perdue. De manière certes fort moins subtile que le héros de Defoe, Trump est à n’en pas douter le visage grimaçant du capitalisme racial.

Le Nouvel Observateur