
Le portail du château avertissait:
Tu étais déjà ici avant d’entrer
Et, quand tu sortiras, tu ne sauras pas que tu restes
Diderot raconte la parabole. Elle résume mes jours
Qui aujourd’hui sont nombreux.
J’ai été fervent d’autres amours
Et de l’érudition versatile …
Pourtant je n’ai jamais cessé d’être en France
Et je serai en France, quand la mort désirée m’appellera
En quelque endroit de Buenos Aires.
Je ne dirai pas le soir ou la lune. Je dirai Verlaine.
Je ne dirai pas la mer ou la cosmogonie. Je nommerai Hugo.
Je ne dirai pas l’amitié. Je dirai Montaigne.
Je ne dirai pas le feu. Je dirai Jeanne.
Les noms que j’évoque ne diminuent pas
Une série infinie.
Avec quel poème entras-tu dans ma vie
Comme ce jongleur
Qui entra dans la bataille
En déclamant la Chanson de Roland?
De la bataille, il ne vit pas la fin, mais il pressentit la victoire.
Une voix ferme roule de siècle en siècle
Et toutes les épées sont Durantal.
Gisèle Freund, Portrait de Jorge Luis Borges, Buenos Aires, 1943
À la France