Des dieux nouveaux sont venus danser sur nos plages

N’est-il pas ironique que les plus beaux textes écrits sur ces îles, Tanna, Ambrym, Hiva Oa, Nuku Hiva, aient eu pour auteurs les deux hommes qui se sont le plus mal conduits à l’égard de leurs habitants?

L’un, Robert James Fletcher, qui vécut à Tanna, mangea de ses fruits, but de son eau et viola le corps d’une fillette à peine pubère à qui il fit deux enfants, avant de la donner en cadeau à l’un de ses serviteurs, et d’écrire Isles of Illusions. L’autre, Paul Gauguin, dans Noa Noa, journal d’un homme pervers qui profita de la conquête pour assouvir ses désirs et laisser à jamais l’image d’une femme polynésienne réduite à un simple objet très lisse, très doux et très docile …

Gauguin au milieu, Tahiti, 1896

Îles de cendres et de corail, écrivit jadis Aubert de La Rüe, à propos du continent Pacifique. Comme si le commencement et la fin se touchaient dans ce lieu. Pour qui vient des socles continentaux, ces énormes masses de granite et de calcaire où se sont déposés pendant des millions d’années les alluvions des rivières, les îles volcaniques ont quelque chose de neuf, de précaire, d’imaginatif, qui n’a pas pu ne pas marquer les peuples qui y ont grandi.

Le miroir de la mer dont parlait Joseph Conrad est la conscience des peuples des îles. Dans ses tumultes comme dans le calme de ses lagons, il ne retient pas d’image individuelle. La mer est ce lieu où tout peut apparaître à chaque instant. De l’horizon tout peut venir. De mortelles menaces, de noirs vaisseaux montés par des mercenaires et des missionnaires, conquérants, fanatiques et bienfaiteurs qui veulent plier le monde à leur idée, ou spoliateurs sans scrupules venus, comme naguère, s’emparer des terres, des enfants, et leurs images.

Mais surgissent aussi tous les bruissements du monde, les rêves, les dieux nouveaux, venus danser sur les plages pour plaire aux gens des îles, les chants nouveaux, le musiques nouvelles. Quelques gadgets qui peuvent rendre la vie plus facile. Parfois des médecines, des recettes, une pommade pour cicatriser les plaies, un cachet pour calmer les maux de ventre. Et surtout, la connaissance, par les livres, les journaux, les cassettes vidéo. L’amour de la liberté, l’espace.

Nevermore, 1897

Révolutionnaires, les peuples des îles n’ont pour eux que le pouvoir de l’exemple, leur beauté, leur rêve qui a pris naissance dans la souffrance et l’oubli. Dans l’expérience de la violence, ces peuples ont trouvé le remède de la sagesse, du doute et de l’humour. Leur scepticisme n’est pas feint, il n’a rien à voir avec le cynisme de la modernité. Sur leurs rivages lointains sont venues mourir les vagues de toutes les tempêtes qui ont balayé les continents. Leur innocence n’est pas une inconscience.

JMG Le Clézio, in Raga