Un jour nos signes auront leur lieu dehors, dans l’herbe de la montagne

Si l’œuvre de Bonnefoy n’a cessé de méditer la pierre comme support de ses inscriptions (Les Tombeaux de Ravenne, 1953; Pierre écrite, 1958; Sur de grands cercles de pierre, 1986; Comme aller loin, dans les pierres, 1992 …), si elle empile un à un ses poèmes-pierres, il me semble que l’œuvre de la maturité, non seulement développe un autre rapport à la pierre, que je dirais plus tendre, davantage relié au vivant et simultanément en lien avec les autres éléments (l’herbe, la neige…) qui l’animent, mais encore qu’elle investit d’autres supports imaginaires, conciliant évanescence, fluidité, impermanence et locus patriæ.

La poésie est reconnaissance (au double sens du terme) de la finitude.

Vincent Van Gogh

Mais encore faut-il que le dessinateur sache être l’herbe de la montagne, celle qui résiste à tous les vents mais s’ouvre aux fleurs les plus simples, entre d’ultimes plaques de neige. Encore faut-il qu’il accepte que le vent passe et que l’empreinte s’efface.
Je pense à l’herbe d’avant l’humanité, d’avant le langage. À un espace d’herbe où aurait dormi une bête, et qui en garda alors, insue de toute conscience, la forme, pour un instant.

Est-ce là qu’à l’aube de l’esprit, dans un regard sur une herbe encore couchée, forme vague, révélatrice pourtant, présence en l’absence même, se forma la première idée de ce qui peu à peu se substitue au monde, le signe?
Que l’on voudrait que nos signes aient ainsi leur lieu dehors, dans l’herbe de la montagne! C’est leur surcroît sur les mots qui rend si émouvantes ces formes dont nous ne cherchons pas à faire des signes: le dépôt de l’écume sur le rivage, le chemin qui s’élève à flanc de coteau dans les pierres.

Remarques sur le dessin, in La Vie errante

On ne saurait mieux dire que la forme naît au contact d’un milieu qui excède le support, de même que le sens excède le signe.

Marie Joqueviel-Bourjea