-Mais oui …

La démocratie, c’est: discutons. C’est-à-dire l’interlocution argumentative entre partenaires égaux, en vue de parvenir à une décision unanime ou majoritaire. Tel est le principe. Il appelle quelques précisions.
Il semble, écrit Hannah Arendt, qu’un homme qui n’est rien d’autre qu’un homme a précisément perdu les qualités qui permettent aux autres de le traiter comme leur semblable, L’impérialisme, 1951.
Rien d’autre qu’un homme, ce serait rien d’autre qu’un individu de l’espèce Homo sapiens. L’espèce s’est avérée très puissante. Elle s’est rendue maîtresse de tous les vivants sur la terre. Mais à n’être qu’un membre de l’espèce, un homme n’a pas droit à la reconnaissance des autres. Il faut qu’il soit doté de quelque chose d’autre. Ce quelque chose est simplement la figure de l’autre en lui. Elle est nécessaire à l’interlocution.
Les animaux sont, à des titres divers, capables de communiquer leurs affections (les pathèmata d’Aristote) par des signaux sensoriels et moteurs. Les humains aussi, encore que ce langage instinctuel (génétiquement déterminé) soit peu développé dans l’espèce Homo sapiens. Mais ils peuvent acquérir, après quelques années, une langue, système de signes non expressifs (arbitraires) qui se réfèrent à des objets et dont l’enchaînement produit du sens.
En outre et surtout, il est inhérent à une chaîne significative -disons: une phrase -d’être adressée.

La figure de l’autre est concomitante à cette fonction de destination. Toute phrase, explicitement ou non, est destinée à quelqu’un (ou même à quelque chose), et en attend une réponse. Je te parle parce que tu n’es pas moi, mais tu m’as parlé ou tu me parleras; et alors tu es je, et je deviens ton toi. Nos places quant à la parole en acte sont permutables, et en cela nous sommes semblables. Mais elles sont toujours distinctes en un moment donné, toujours polarisées sur l’axe de l’adresse. La fusion par signaux est ici exclue. L’interlocution par phrases maintient l’altérité en chacun des locuteurs.
Il s’ensuit qu’un nous humain est une communauté qui résulte de l’interlocution et ne la précède pas, à la différence d’un groupe animal qui vibre d’un coup aux scansions de ses pathèmata.
La communauté qui résulte de l’interlocution est au principe de la politeia grecque et de la république moderne. L’échange interlocutoire s’achève, au moins temporairement, en contrat. Le demos au contraire est une communauté dite naturelle: les individus y sont reconnus non pas pour leur droit à la parole, mais par leur naissance, leur langue et leur héritage historique communs. Les humains qui ne présentent pas ces traits identitaires sont exclus du demos. Ce sont des barbares.
La distinction du civique et du démotique est de grande importance, même s’ils sont souvent confondus dans les faits et dans les pensées. Le peuple tient l’autre en dehors de lui-même, la Cité l’intériorise par principe. Car rien ne fait obstacle, pas même la variété des langues naturelles, à l’extension de la relation interlocutrice: elle a d’elle-même une finalité universelle.

Cette universalité potentielle doit cependant se conquérir sur le groupisme identitaire, à commencer par celui du demos. Ce groupisme est spontané. C’est celui des animaux, mais aussi des enfants, et encore du demos. Il est passionnel (pathétique, dirait Aristote), et par là même induit la représentation d’un destin.
La civilisation au sens strict, l’accès à la civitas, exige que le locuteur potentiel que je suis soit affranchi de son exclusivisme natif, autant que possible. La faculté d’interlocution, pré-inscrite dans le langage humain, doit devenir un droit à la parole, qui est le propre du citoyen. Et ce droit est immédiatement celui de l’autre autant que le mien.
Le passage du fait interlocutoire à la légitimité de la parole civique est comme une ascèse. Un maître ici intervient qui m’impose le silence: Tais-toi, écoute quelque chose que tu ne sais pas, que peut-être tu n’entends même pas. Pour l’élève, le maître est comme un fou: à qui parle-t-il, de quoi? Que signifie son discours? Il peut aisément prendre la figure d’une Voix, d’une puissance inconsciente, et capter la passion destinale.
En vérité, l’apprentissage civilisateur a pour fonction de me rendre capable de dire autre chose que ce que je sais déjà dire. De m’estranger. La parole du maître me prend en otage pour m’annoncer ce que j’ignore. Et le droit de parler est ainsi soumis au devoir d’annoncer.
Pourtant … Oui, pourtant …
A défaut de cette annonce, la parole est vouée à la redite et à la conservation des significations acquises. La communauté humaine pourra s’étendre mais elle restera la même, prostrée dans l’euphorie de son consensus. L’homogénéité démotique aura absorbé et digéré la fonction interlocutoire. La démocratie contemporaine ressemble à ce monstre: l’intense communication du déjà-dit fait de la république, universaliste en principe, une sorte de grand demos de fait. La crise de l’école dans tous les pays développés en est un symptôme. L’ascèse du silence, le droit magistral de faire taire sont tenus pour illégitimes, voire archaïques.
Pour finir brièvement: la folie du demos, même ainsi grimée en dialogues et entretiens -le destin de ses voix- dit toujours: nous sommes déjà morts, il n’y aura pas d’événements. Ce à quoi tend la société contemporaine avec sa prévention sécuritaire tous azimuts, c’est bien l’anéantissement de la mens, l‘amentia, qui se propage avec le développement. La suppression de cette guerre qu’est la pensée, et/ou ce qu’on nommait naguère lutte des classes. Tout ennemi, intérieur et extérieur, qui nous obligerait à l’alerte, est d’avance détruit.
En fait, c’est l’alerte à l’inconnu et le rapport à l’annonce qui se trouvent détruits. Le demos civilisé a sans doute cessé de tuer les barbares -quoique …, maintenant il les soigne pour les incorporer à sa communauté du bavardage.