2 Pour être conservé, le sacré doit être réinventé

S’il suffisait d’être enterré …

La démarche de témoigner de la vie de Jésus de la part de ceux qui l’avaient rencontré et avaient vécu avec lui semble avoir été déclenchée par les écrits de Paul, l’apôtre qui n’était jamais entré en contact direct avec le Christ -ce qu’il a toujours présenté comme un avantage.

Il est hautement significatif que les témoignages directs aient été précédés par un témoignage indirect présenté comme étant au moins d’égale valeur à ceux des autres apôtres.

Valentin de Boulogne, Paul au travail

Cette réflexion sur la temporalité des valeurs qui, à la fois, ont lieu dans le cours du temps et semblent s’en évader -quoique cette évasion ne nous fasse nullement échapper à ce cours du temps- nous conduit à nous interroger sur ce que les religions -et la religion chrétienne en particulier- appelle vérité. Le Christ n’hésite pas à s’identifier à la vérité: Je suis la voie, la vérité, la vie, marquant ainsi qu’il n’est pas témoin d’une vérité et qu’il ne prêche pas la vie bonne, à la façon d’un sage, mais qu’il est au point de départ de la chaîne des témoignages. Kierkegaard remarque qu’il parle de vérité avec le larron sur la croix; de cette vérité qui avait été traitée avec scepticisme par Ponce Pilate quelques heures auparavant:

En vérité, en vérité’, ô divin de pouvoir le dire sur la croix! Comme le Christ le dit au larron. Tout, tout, tout, même Dieu aux yeux de qui il est abandonné, témoigne contre lui … Mais lui, tout à fait inchangé, avec encore la même confiance sereine de toujours, il dit sur la Croix: En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le Paradis.

Rubens, Paul va trancher

Vérité? Dans les autres domaines, il faut en appeler au jugement d’autrui pour constituer un espace d’inter­subjectivité ou une commensurabilité intersubjective qui permet de s’accorder avec autrui sur la valeur d’un texte, d’une action ou d’un geste. Mais l’intersubjectivité n’est pas la limite du religieux, qui tient dans une confrontation de l’individu et de l’absolu, sans qu’aucune intersubjectivité ne puisse, dans cette rencontre, servir de test ou de garantie. Kierkegaard a montré que la réduplication était au cœur de l’affaire; elle est sans contrôle extérieur ou venant d’autrui, puisque chacun doit la réaliser pour lui-même, sans modèle, sans norme préalable, dans une sorte d’errance.

C’est là la rupture de Kierkegaard avec tout fondamenta­lisme: nous ne savons pas -sinon par bribes extrêmement suspectes- ce qui s’est passé autour de l’événement Christ il y a deux mille ans; feindre un retour aux origines est une sottise ou une hypocrisie; car, de ces origines, il n’y a aucun savoir sinon une orientation vers un certain vide que nous situons imaginairement dans le passé.

Rembrandt, Paul cherche une juste formulation

Chrétiennement, ce recours à la foi de nos pères est une erreur, à toute époque c’est une erreur. Chrétiennement, il ne saurait jamais être question de la foi de nos pères comme de quelque chose de décisif. Pour le chrétien, il ne s’agit jamais que du Nouveau Testament, par lequel chaque génération doit commencer. Et le facteur de confusion qui a produit la chrétienté, c’est justement qu’au cours des siècles chaque génération, au lieu de commencer par là, a commencé par cette foi de nos pères …

Alors qu’est-il possible de faire? Kierkegaard a tâché de mettre en œuvre la notion de réduplication qui implique non pas une connaissance aussi complète qu’impossible des époques que l’on confronte, mais la possibilité d’une transcription entre le rapport de signifiants et de signifiés au contact duquel on se trouve dans les écrits de la Bible, souvent avec l’écran interposé des langues, et le nouveau rapport imposé par les temps modernes.

A suivre …

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