Je rame

Mais j’ai grandi,

Comme un cochon dans un trenchcoat j’ai grandi,

Et puis il y a eu un tas d’apparitions étranges,

La pluie obsédante, le soleil tournant au poison

Et tout ça, des scies à l’œuvre dans mon cœur,

Mais j’ai grandi, j’ai grandi,

Et Dieu était là comme une île vers laquelle je n’avais pas ramé,

Ne sachant rien de Lui encore, mes bras et mes jambes ont travaillé,

Et j’ai grandi, j’ai grandi,

Je portais des rubis et j’achetais des tomates

Et maintenant, au mitan de ma vie,

A je dirais, à peu près dix neuf ans d’âge mental,

Je rame, je rame

Même si les tolets sont collants et rouillés

Et si la mer clignote et roule

Comme un œil inquiet,

Mais je rame, je rame

Même si le vent me pousse en arrière

Et si je sais que cette île ne sera pas parfaite,

Qu’elle aura les tares de la vie,

Les absurdités de la table du dîner,

Mais il y aura une porte

Et je l’ouvrirai

Et je me débarrasserai du rat en moi,

Du rat pestilentiel qui ronge.

Dieu le prendra de ses deux mains

Et l’embrassera.

Anne Sexton

Traduit de l’américain par Raymond Farina