Déjà morts

La folie est destin, la démocratie est anti-destin. La voix qui parle quand je suis fou a reçu beaucoup d’appellations. Quand je suis fou de peur, de colère, d’amour. Fou tout court. J’essaie de rattraper ça qui parle à ma place. Et de cet effort résulte un délire. Dans l’ordre du moi et de sa temporalité (phénoménologique), on peut essayer de tempérer les choses: en distinguant amentia et dementia. La première, expliquait Kant, le Wahnwitz, produit la Schwarmerei, délire exalté, hallucinatoire: je crois voir quelque chose qui est par-delà les limites du visible. Je vois la loi morale ou l’Idée de liberté, je vois l’absolu de la puissance.

Cette vision qui actualise une universalité seulement possible (pensable) est une disposition inguérissable, permanente. Mens, c’est mise en alerte, comme monere. Alerte à l’ennemi de la mise en alerte.

La dementia, le Wahnsinn, tout proche de l’enthousiasme, est un moment passager. Je vois trop, voyant au-delà du visible. Mais je peux ramener l’imagination à sa finitude: tu ne peux pas avoir Dieu ou la liberté présents sous tes yeux ici et maintenant! Kant, Critique de la faculté de juger, § 29, Remarque générale.

La raison n’est pas séparable de la dementia, autrement dit de l’imagination, et de son dégrisement, liés et tous deux nécessaires pour me rappeler que le sensible est donné, que l’existence se reçoit. Cela veut dire que je ne suis pas seul au monde: il y a le monde, c’est-à-dire des choses qui arrivent. Et la mens se tient en alerte à l’événement.

La folie (amentia) serait par contre ceci: il n’y a plus d’événement pour alerter. Comme si tout était déjà dit, fatum. Elle n’est pas sans rapport avec la passion rationnelle de vouloir tout prévoir. Cette voix dit toujours que la guerre est finie avant de commencer, qu’il n’y a plus lieu et moment à faire la guerre.

Cette autre voix ne dit-elle pas toujours la même chose, sous des noms et sur des tons divers: que je suis déjà mort? Ce que Kant dit de la voyance de l’invisible, il faut l’entendre aussi comme l’écoute de l’inaudible. Nous disons: entendre des voix. Comme si l’inconscient parlait en direct. Mais la conscience ou le moi qui ordinairement entend et parle ne sait pas ce que dit la voix inhumaine.

La démocratie, c’est: discutons. C’est-à-dire l’interlocution argumentative entre partenaires égaux, en vue de parvenir à une décision unanime ou majoritaire. Tel est le principe. Il appelle quelques précisions.

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Il semble, écrit Hannah Arendt, qu’un homme qui n’est rien d’autre qu’un homme a précisément perdu les qualités qui permettent aux autres de le traiter comme leur semblable, L’impérialisme, 1951.

Rien d’autre qu’un homme, ce serait rien d’autre qu’un individu de l’espèce Homo sapiens. L’espèce s’est avérée très puissante. Elle s’est rendue maîtresse de tous les vivants sur la terre. Mais à n’être qu’un membre de l’espèce, un homme n’a pas droit à la reconnaissance des autres. Il faut qu’il soit doté de quelque chose d’autre. Ce quelque chose est simplement la figure de l’autre en lui. Elle est nécessaire à l’interlocution.

Les animaux sont, à des titres divers, capables de communiquer leurs affections (les pathèmata d’Aristote) par des signaux sensoriels et moteurs. Les humains aussi, encore que ce langage instinctuel (génétiquement déterminé) soit peu développé dans l’espèce Homo sapiens. Mais ils peuvent acquérir, après quelques années, une langue, système de signes non expressifs (arbitraires) qui se réfèrent à des objets et dont l’enchaînement produit du sens. En outre et surtout, il est inhérent à une chaîne significative -disons: une phrase -d’être adressée.

La figure de l’autre est concomitante à cette fonction de destination. Toute phrase, explicitement ou non, est destinée à quelqu’un (ou même à quelque chose), et en attend une réponse. Je te parle parce que tu n’es pas moi, mais tu m’as parlé ou tu me parleras; et alors tu es je, et je deviens ton toi. Nos places quant à la parole en acte sont permutables, et en cela nous sommes semblables. Mais elles sont toujours distinctes en un moment donné, toujours polarisées sur l’axe de l’adresse. La fusion par signaux est ici exclue. L’interlocution par phrases maintient l’altérité en chacun des locuteurs.

Il s’ensuit qu’un nous humain est une communauté qui résulte de l’interlocution et ne la précède pas, à la différence d’un groupe animal qui vibre d’un coup aux scansions de ses pathèmata.

La communauté qui résulte de l’interlocution est au principe de la politeia grecque et de la république moderne. L’échange interlocutoire s’achève, au moins temporairement, en contrat. Le demos au contraire est une communauté dite naturelle: les individus y sont reconnus non pas pour leur droit à la parole, mais par leur naissance, leur langue et leur héritage historique communs. Les humains qui ne présentent pas ces traits identitaires sont exclus du demos. Ce sont des barbares.

La distinction du civique et du démotique est de grande importance, même s’ils sont souvent confondus dans les faits et dans les pensées. Le peuple tient l’autre en dehors de lui-même, la Cité l’intériorise par principe. Car rien ne fait obstacle, pas même la variété des langues naturelles, à l’extension de la relation interlocutrice: elle a d’elle-même une finalité universelle.

Cette universalité potentielle doit cependant se conquérir sur le groupisme identitaire, à commencer par celui du demos. Ce groupisme est spontané. C’est celui des animaux, mais aussi des enfants, et encore du demos. Il est passionnel (pathétique, dirait Aristote), et par là même induit la représentation d’un destin.

La civilisation au sens strict, l’accès à la civitas, exige que le locuteur potentiel que je suis soit affranchi de son exclusivisme natif, autant que possible. La faculté d’interlocution, pré-inscrite dans le langage humain, doit devenir un droit à la parole, qui est le propre du citoyen. Et ce droit est immédiatement celui de l’autre autant que le mien.

Le passage du fait interlocutoire à la légitimité de la parole civique est comme une ascèse. Un maître ici intervient qui m’impose le silence: Tais-toi, écoute quelque chose que tu ne sais pas, que peut-être tu n’entends même pas. Pour l’élève, le maître est comme un fou: à qui parle-t-il, de quoi? Que signifie son discours? Il peut aisément prendre la figure d’une Voix, d’une puissance inconsciente, et capter la passion destinale. Je ne sais pas ce qu’il dit, mais je peux l’aimer précisément parce qu’il se refuse à l’interlocution. La passion démotique est prête à faire de lui la figure de son destin, un Guide. De la même façon, l’analysant peut investir l’analyste comme maître. C’est-à-dire se rendre maître de lui.

En vérité, l’apprentissage civilisateur a pour fonction de me rendre capable de dire autre chose que ce que je sais déjà dire. De m’estranger. La parole du maître me prend en otage pour m’annoncer ce que j’ignore. Et le droit de parler est ainsi soumis au devoir d’annoncer. A défaut de cette annonce, la parole est vouée à la redite et à la conservation des significations acquises. La communauté humaine pourra s’étendre mais elle restera la même, prostrée dans l’euphorie de son consensus. L’homogénéité démotique aura absorbé et digéré la fonction interlocutoire. La démocratie contemporaine ressemble à ce monstre: l’intense communication du déjà-dit fait de la république, universaliste en principe, une sorte de grand demos de fait. La crise de l’école dans tous les pays développés en est un symptôme. L’ascèse du silence, le droit magistral de faire taire sont tenus pour illégitimes, voire archaïques.

Pour finir brièvement: la folie du demos, même ainsi grimée en dialogues et entretiens -le destin de ses voix- dit toujours: nous sommes déjà morts, il n’y aura pas d’événements. Ce à quoi tend la société contemporaine avec sa prévention sécuritaire tous azimuts, c’est bien l’anéantissement de la mens, l‘amentia, qui se propage avec le développement. La suppression de cette guerre qu’est la pensée. Tout ennemi, intérieur et extérieur, qui nous obligerait à l’alerte, est d’avance détruit.

En fait, c’est l’alerte à l’inconnu et le rapport à l’annonce qui se trouvent détruits. Le demos civilisé a sans doute cessé de tuer les barbares, il les soigne humanitairement pour les incorporer à sa communauté du bavardage.

Jean-François Lyotard

Goya