C’est ainsi que la Terre n’est pas une étrangère …

Parler de naissance chez Lucrèce pourrait paraître paradoxal puisque lui-même, au livre II, définit l’atome comme éternel, sans fin et donc sans commencement: l’être ne pouvant sortir du non-être est, de toute éternité …
Cependant nous distinguerons les elementa et les principia. Si effectivement les elementa, les atomes, sont solides, sans faille, éternels et par là même incréés, les principia, beaucoup plus instables sont soumis à la mort (et à la naissance). Lucrèce distingue les trois temps de la formation des choses: le choc des atomes, la formation des gouttes d’éléments et enfin la création, la naissance des choses.
La création se déroule devant nos yeux: Nunc redeo ad mundi novitatem et mollia terrae arva (maintenant, je reviens au temps où le monde était dans sa nouveauté, où la terre était encore molle).

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Dire les choses qui se sont présentées à la naissance du monde, c’est comme Nerval dans Aurélia, redevenir le contemporain de la Genèse, c’est retrouver le regard naïf (de nativus, doublet de natif), l’étrangeté fondamentale du monde et paradoxalement, tout en paraissant s’en éloigner le connaître vraiment: naître avec.

Si tous ces objets -la lune, le soleil, etc- aujourd’hui pour la première fois apparaissaient aux mortels, si brusquement ils surgissaient à leurs regards, que pourrait-on citer de plus merveilleux que cet ensemble et dont l’imagination des hommes eût moins osé concevoir l’existence? Rien à mon avis, tant ce spectacle eût paru prodigieux (II, 1033-1037).

Ce que nous propose Lucrèce, c’est de changer de point de vue, passer d’une focalisation qui se croit omnisciente à la focalisation externe, et plutôt qu’une figure de style (l’ostranénie), il s’agit ici d’une véritable transformation de notre regard au monde. Par ce regard spontané, par sa compréhension de la nécessité -malgré sa volonté de lutter contre les préjugés- d’un imaginaire archétypal, Lucrèce rejoint la tradition cosmogonique: il nous présente la terre s’unissant au ciel, étroitement embrassée dès l’origine et ne formant qu’un avec les parties aériennes du monde dont elle partage intimement l’existence. La procréation a lieu par l’intermédiaire de la semence paternelle comme dans toute hiérogamie cosmique: Quand le père Ether a précipité les pluies dans le ventre de la Terre-Mère …
Et puis Lucrèce nous propose une vaste vision, celle d’une terre couverte de matrices aptes à concevoir et à nourrir les espèces à l’aide de cordons ombilicaux:

Il poussait des matrices fixées à la terre par des racines; et quand, le terme venu, ces matrices s’étaient ouvertes sous l’effort des nouveaux-nés avides de fuir l’humidité et de gagner l’air libre, la nature dirigeait vers eux les canaux de la terre qu’elle forçait à leur verser par leurs orifices un suc semblable au lait (V, 806-810).

Si l’amplitude est visionnaire, l’idée est traditionnelle, développant les caractéristiques premières de la maternité: nidation, protection, lactation.

Comme Cybèle aux seins multipliés, la terre se remplissant d’un doux lait donnait aux enfants la nourriture, la chaleur leur tenait lieu de vêtement, l’herbe leur fournissait un lit à l’épaisse et molle toison …

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Lorsqu’il invoque Vénus Lucrèce reste dans cette tradition illustrée par la suite par Apulée dans sa représentation d’Isis, mère universelle:

Je suis la mère de la nature entière, maîtresse de tous les éléments, divinité suprême, origine et principe des siècles, c’est moi qui gouverne tout au gré de ma volonté. Puissance unique, le monde entier me vénère …

Les mouvements cosmiques sont évoqués avec d’autant plus de vie et d’éclat dans leur force mythique que le mythe détrôné continue à pointer vers une signification.

La naissance c’est d’abord l’ouverture à un espace. Certes Lucrèce est d’abord attentif à l’espace fœtal dans le ventre maternel, et aux mouvements déjà perceptibles: c’est ainsi que dès le premier âge dans le corps même et le ventre de la mère l’âme et le corps dans leurs contacts mutuels s’exercent à former les mouvements vitaux (III, 344-346), mais la naissance signifie d’abord l’expulsion de cet espace protecteur et certains pourraient diagnostiquer dans les lignes qui suivent une nostalgie de l’origine:

Semblable au matelot que les flots furieux ont rejeté sur le rivage, il gît tout nu par terre, incapable de parler dès l’heure où le projetant sur les rives que baigne la lumière la nature l’arrache avec effort du ventre de sa mère: de ses vagissements plaintifs, il remplit l’espace. (II, 222-226).

Pour cet enfant qui s’éveille au monde comme pour les sons qui emplissent toutes les régions les plus retirées de l’espace environnant, les réveillant de leurs échos, c’est le son qui structure l’espace comme chez Supervielle: Mille coqs traçaient de leurs chants les frontières de la campagne (Gravitations, 1925). Mais d’une manière plus générale tous ceux, poètes épiques ou écrivains visionnaires, qui ont fait de la naissance leur sujet, dressent l’image fantastique de la conquête d’un espace. Par exemple, la résurrection des martyrs dans les Tragiques de D’Aubigné, gigantesque accouchement et hymne à l’univers:

La terre ouvre son sein.
Du ventre des tombeaux
Naissent des enterrés les visages nouveaux.
Du pré, du foin, du champ, presque de toutes places
Sortent les corps nouveaux et les nouvelles places …

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La plus belle ouverture -dans tous les sens du terme, incipit, ouverture musicale et spatiale- se trouve dans l’hymne à Vénus, synthèse parfaitement maîtrisée de l’imaginaire lucrétien: ouverture verticale sur les astres désignés comme signa (le contraire des lampions de l’exergue du Voyage au bout de la nuit), étalement horizontal avec les deux matrices, de la mer -porteuse de bateaux- et de la terre -porteuse de fruits. 

L’ouverture à l’espace est aussi antidote de l’angoisse, elle est parfois ouverture réellement visionnaire pour un autre monde, celui du rêve:

Dans notre chambre close, nous croyons changer de ciel, de mer et de montagnes, franchir à pied des plaines (IV, 457).

On pourra comparer avec Rimbaud, dans Les poètes de sept ans, Rimbaud grand lecteur de Lucrèce, et traducteur, notamment en 1871 de l’Hymne à Vénus:

Dans la chambre nue aux persiennes closes
Haute et bleue âcrement prise d’humilité
Il lisait son roman sans cesse médité
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées
De fleurs de chair aux bois sidérals déployés …

Lucrèce ajoute:

Une flaque d’eau profonde d’un doigt à peine, amassée entre les pavés de nos routes, semble ouvrir dans les entrailles du sol les perspectives dont la profondeur égale celle du gouffre qui s’étend entre le ciel et la terre, si bien que l’on croit apercevoir sous ses pieds les nuages, le ciel et voir miraculeusement enfoncés sous la terre les corps qui peuplent le ciel ...

Rimbaud visionnaire règne sur les terres inondées et les profondeurs de son ciel couleur de terre (ocreux -au creux), Lucrèce -comme le graveur Escher dans une de ses célèbres illusions d’optique- fait subir au monde une révolution (au sens propre), et redonne au mot altus (haut et profond en latin) toute sa signification: un univers dans une flaque d’eau …!
Un peu partout les éléments et les règnes s’interpénètrent, comme en état de porosité, et viennent se tresser pour composer le tissu continu des mondes ouranien et chtonien:

Ainsi voyons-nous les fleuves au large cours maintenir par l’apport de leurs eaux l’intégrité de la mer, la terre échauffée par les feux du soleil renouveler ses productions, les générations des êtres animés naître et fleurir tour à tour et les feux errants du Ciel continuer à vivre …

L’animal est le miroir de l’homme: vus de loin et de haut, par exemple, les agneaux ne forment qu’une masse confuse comme les légions au Champ de Mars. L’homme est le miroir de la terre: les membres qui le composent sont à l’image du globe comme le dit l’admirable passage qui commence par la reconnaissance de la Terre: C’est ainsi que la terre n’est pas une étrangère … (V, 546 et sqq).

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L’analogie règne partout: dans le monde mais aussi dans la pensée où le raisonnement recourt très fréquemment à ce principe; dans l’expression elle-même: comparaisons, métaphores, allégories, images en miroir d’un monde où tout se reflète. Car l’autre miroir, c’est le texte, le poème lui-même. Parlant de l’origine de la poésie, Lucrèce la définit en quelque sorte comme l’écho sonore de ce qui est.
Ce n’est pas un hasard qui fait se refléter l’univers dans les vers: nous savons que l’atomisme est né de l’alphabet par analogie. L’atome c’est l’écriture du monde, des principia ou elementa (les lettres) aux primordia (les mots): la déclinaison des mots précède celle des atomes. Par voie de conséquence tout texte est un assemblage matriciel dont Lucrèce lui-même nous propose le mode d’emploi: entre igne et lignum il suffit de quelques lettres pour passer du bois au feu, c’est-à-dire d’une chose à ce qui la détruit: en lui-même le mot lignum porte sa destruction et sa reconstruction.
Chaque mot est phénix. Et aux endroits précisément où il met sur le même plan la combinaison des atomes et la combinaison des mots, il donne dans son texte des échantillons possibles de mots-atomes (selon le principe des mots-valises):

Ainsi à tout endroit de nos vers mêmes tu vois une multitude de lettres communes à une multitude de mots et pourtant il te faut bien reconnaître que tous ces mots diffèrent par le sens (I, 823-825).

Or des trois mots clefs du passage, versibus, verbis, versus, le premier est le résutat des deux autres: la molécule versibus est un agrégat des atomes de verbis et versus.
La véritable matrice devenant l’écriture, tout est possible. Comme toute naissance elle permet de passer de l’ombre à la lumière, elle est aussi volonté d’essayer toutes les créations (V, 190): nouvelle ouverture qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’abondance de ces raisonnements par l’absurde souvent si faibles sur le plan argumentatif mais si forts par leur pouvoir d’évocation, beaux comme ces rencontres fortuites dont parlait Lautréamont. Lorsqu’il dit -soi-disant pour réfuter Anaxagore-: On devrait voir le sang couler à flot des herbes que nous écrasons entre deux pierres (I, 884-885), il tire d’abord des mots une extraordinaire image …

Mais toute création naît d’une destruction et tout hymne à la vie est aussi invocation à la mort: l’hymne à Vénus et la prosopopée de la Nature, loin de s’opposer, se répondent et se complètent. Toute mère est nécessairement aussi mère de Mort et celle de Lucrèce obéit à la règle: c’est elle qui inflige les maladies et la mort (morbos incutere et mortem), la mère de toutes choses et leur commun tombeau (V, 206). Vigny s’en souviendra dans son vers fameux: On me dit une mère et je suis une tombe. Toute création est partiellement tératogonie:

Certains naissaient avec des traits et des membres étranges, tel l’Androgyne -d’autres étaient privés de pieds, dépourvus de mains ou encore muets et sans bouches ou aveugles et sans regard (V, 836-840).

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De la même façon le De Natura est le texte de la mutilation parce qu’il est celui de la création: nul ne peut nier l’existence d’un thème de l’amputation, ni ignorer l’horrible passage sur ces chars tout chauds du carnage et de la mêlée qui tranchent des membres si subitement qu’on voit palpiter à terre la partie détachée et tombée du tronc. Tous les mythes d’origine nous renvoient à une idée de division, de séparation, de castration.
La création ne peut se faire qu’à partir d’un être vivant qu’on immole. Le De Natura est ainsi le texte qui a sans doute le mieux défini ce pondus animi, ce malaise existentiel d’un homme absurde (absurdus, dissonant), enfermé dans la mauvaise foi et le dialogue de sourds. Image inoubliable de cet homme agité et névrotique portant sa mort inscrite dans son incoercible bâillement -comme Orcus, dieu des Enfers, représenté par une bouche ouverte- et sa fuite dans le sommeil (III, 1060 sqq). 
Toute pensée (de pensare, dérivé de pendere, peser) dérive de ce pondus animi, de cette fracture: toute prise de conscience est d’abord prise de conscience de la mort et à partir de ce moment la dissonance s’installe en nous.
Ces pages sont là pour nous tendre un miroir et provoquer le choc salutaire qui nous évitera de perdre notre vie à jouer à cache-cache, nous ramenant à l’accord avec nous-mêmes et avec le monde. Alors comme des échos qui se répondent la communication peut s’installer:

J’ai même vu six ou sept échos redire la parole qu’on leur lançait une seule fois; les collines se chargeaient de la transmettre aux collines, et les mots se répondaient docilement envoyés … Et les villageois entendent de loin le dieu, lorsque Pan, secouant sa tête bestiale voilée de branches de pins parcourt de sa lèvre recourbée les roseaux de sa flûte.

Patrice Villani, in Lucrèce, Ellipses, 1990

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