O mère ensevelie hors du premier jardin …

Pour Eve, la première femme, Cristina a bâti un château aux mille chambres.

O mère ensevelie hors du premier jardin,
Vous n’avez plus connu ce climat de la grâce,
Et la vasque et la source et la haute terrasse,
Et le premier soleil sur le premier matin.

Et les ravissements de la jeune gazelle
Laçant et délaçant sa course vagabonde,
Galopant et trottant et suspendant sa ronde
Afin de saluer sa race intemporelle.

Et les dépassements du bouc et du chevreuil
Mêlant et démêlant leur course audacieuse
Et dressés tout à coup sur quelque immense seuil
Afin de saluer la terre spacieuse.

Et dans le sable d’or des vagues nébuleuses

Sept clous articulés découpaient la Grande Ourse …

1 Première chambre

Elena Cassandra Tarabotti, maintenant une grande figure du Féminisme en Italie, plus connue sous son nom de religieuse, Arcangela, est passée à la postérité pour un livre lucide, fort et sombre, consa­cré à l’enfermement monacal dont elle a elle-même été victime, La vie monacale comme Enfer, resté inédit jusque dans les années 1990. Un livre antérieur, portant sur le même thème, L’innocence trompée ou la tyrannie paternelle, a été publié peu après sa mort en 1654, mais en 1660 il était déjà à l’index.

Puis, en réaction à un pamphlet qui affirmait, entre sérieux, paradoxe et facétie, que les femmes ne sont pas du tout égales aux hommes, qu’elles ne partagent même pas leur nature, Arcangela écrivit un autre texte, Que les femmes sont de la race humaine. Le pamphlet était signé par un certain Horatio Plata, dont l’identité réelle est encore débattue; la réponse d’Arcangéle est également signée d’un pseudonyme, Galerana Barcitotti, une anagramme d’Arcangela Tarabotti. À vrai dire, le pamphlet de Plata, malgré l’ajout de discours agréable dans son titre, avait été lui aussi été mis à l’index quelques années plus tard. Il était si extrême et paradoxal que l’on doit soupçonner une opération délibérée de l’auteur, dans le but de provoquer un débat, lequel n’a d’ailleurs pas manqué.

Les fils de la femme: à droite Caïn, l’agriculteur néolithique, jaloux de la sœur d’Abel, Abeline, la Belle Chasseuse!

Arcangela fait le procès d’Eve, où aux allégations de tromperie la défense répond par désillusion. L’accusation commence par le passage biblique Faisons-lui une aide qui lui soit semblable, en soutenant qu’Eve ne peut être propre­ment humaine: elle n’est pas au même niveau que l’homme, elle est un animal d’une espèce différente, bien qu’assez noble … Les arguments se succèdent, qui répondent aux insultes et révèlent, entre autres, qu’Arcangela possède des connais­sances kabbalistiques. C’est ainsi qu’apparaît une autre figure féminine, une certaine Abeline. Selon le Zohar, un texte kabbalistique hébraïque, le premier homicide/ fratricide commis par Caïn contre Abel a été causé par la jalousie pour une jumelle d’Abel. Arcangela écrit ainsi:

Certains auteurs affirment que l’homi­cide de Caïn était en grande partie dû à la jalousie envers Abeline, leur sœur.

Ensuite la pièce de résistance du péché originel ne pouvait manquer: s’ils avaient péché à deux -comme suggéré par le détracteur d’Eve- il eut été obli­gatoire d’avoir deux Christs dont l’un, nécessairement, eut dû être féminin. Arcangela rejette tant l’insinuation sur l’infériorité de l’archétype de toutes les femmes que l’hypothèse d’un Sauveur féminin. Elle n’avait rien de gnostique et a plutôt songé à réformer l’Église qu’à la quitter: contemporaine de l’Abbaye de Thélème, elle a voulu faire un Paradis du Couvent …

2 Deuxième chambre

Comme en miroir à la confrontation entre Arcangela Tarabotti et Horatio Plata, Elaine Morgan retrace le fil de l’interprétation misogyne des théories de l’Évolution.

The Aquatic Ape Hypothesis

Dans presque toute la littérature traitant des diffé­rences entre les sexes circule une thèse subtile selon laquelle la femme est un homme né de travers, c’est-à-dire que la femme est une version déformée du moule original. Les hommes seraient la norme et nous, les femmes, serions un écart. Presque immédiatement, les hommes se sont consacrés à la tâche agréable et fascinante d’inventer toute une série de nouvelles raisons pour lesquelles les femmes étaient clairement inférieures et irréversiblement subordonnées. Depuis, ils s’y consacrent avec bonheur. Au lieu de la théologie, [depuis Darwin] ils ont eu recours à la biologie, à l’éthologie et à l’étude des primates, mais ils sont arrivés aux mêmes conclusions.

Elaine est célèbre dans le monde anglo-saxon pour ses hypothèses, disons romanesques, et probablement assumées comme telles -nous sommes dans le champ des théories-fictions, une spécialité galloise avec le travail sur cuivre et la fantasy …. Les proto-humains femelles se seraient réfugiées dans l’eau avec leurs petits pour éviter les prédateurs, devenant pour cette raison de plus en plus glabres, jusqu’au Singe Nu qui se tient sur deux pattes. Et d’autres seraient devenues des sirènes … Nos cousines inconnues et furtives, enchanteresses.

Elaine démonte l’Hypothèse du Grand Mâle Chasseur, qui était tout aussi pseudo-scientifique que l’Hypothèse Aquatique: par une fiction poétique elle déconstruit un scénario inventé inconsciemment, qui servait surtout à oblitérer l’inventivité maternelle.

3 Troisième chambre

Marcel défend la Civilisation occidentale

La contribution de Marcel à l’histoire d’Adam et Eve privilégie, encore et encore, la transmission paternelle de la culture et limite la contribution féminine à la reproduc­tion au sens biologique, en ignorant la capacité féminine de transmettre des significations et des pensées à travers la langue maternelle. En pratique, la hiérarchie des sexes va se présenter comme une hiérarchie des reproductions. Si la reproduc­tion biologique suspendue au pouvoir de vie des femmes est nécessaire, elle n’est pas suffisante pour produire des êtres capables de perpétuer le plus important, ce qui est véritablement destiné à transcender la relève des géné­rations, à savoir la culture, l’ordonnance collective, le système des codes et des règles qui instituent l’humanité au-delà de la vie nue. D’où la subordination expresse de la reproduction biologique à la reproduction culturelle, reportée du côté de ceux qui n’ont pas le pouvoir de donner la vie, mais auxquels il revient de préserver l’inté­grité de l’existence collective.

[On croyait pourtant qu’elle était depuis longtemps révolue, cette distinction/hiérarchisation entre Nature et Culture …]

4 Quatrième chambre

Les textes bibliques offrent une intrigue aux mul­tiples strates: des pages en faveur d’Eve apparaissent dans les manuels destinés aux prédicateurs. Au XIIIe siècle, Humbert de Romans dessine un canevas de prédication pour les femmes:

Au temps de la nature, Dieu a accordé [à la femme] des prérogatives lors de la Création: il a créé l’homme dans ce monde vil, la femme a été créée en revanche au paradis. Il a formé l’homme de la boue de la terre, qui est vile, et la femme de la côte de l’homme. Il n’a pas formé la femme à partir de la partie inférieure de l’homme, c’est-à-dire des pieds, afin qu’il ne l’ait pas comme servante, mais il l’a formée à partir de la partie médiane de l’homme, c’est-à-dire de la hanche, pour qu’il l’ait comme compagne, comme Adam lui-même le dit au chapitre trois de la Genèse: la femme que tu m’as donnée comme compagne. Il y a donc trois prérogatives de la femme, la première lui vient du lieu où elle a été créée, la deuxième de la matière dont elle a été modelée, la troisième de la partie du corps humain dont elle a été formée.

Ce manuel pour prédicateurs n’est pas isolé, car il est possible de reconstituer une généalogie d’auteurs -parmi lesquels Hugues de Saint-Victor, XIéme siècle- qui développent un important principe exégétique: si l’homme est considéré comme le sommet de la Création, parce qu’il a été créé en dernier comme couronnement de l’œuvre de Dieu, alors, et pour cette même raison, la femme peut être envisagée comme le sommet du sommet.

Chez Humbert les exhortations au silence et à la modestie ne manquent pas, et pourtant des passages de l’Évangile, rarement commentés même aujourd’hui, sont analysés, tels ceux concernant la femme de Pilate:

Au temps de la grâce, le Seigneur aurait pu s’incarner [directement] dans un homme, mais il ne l’a pas voulu et s’est incarné dans une femme. De plus, nous ne lisons pas qu’un homme ait voulu empêcher la passion du Seigneur comme l’a fait une femme, à savoir la femme de Pilate, qui voulait préserver son mari de ce crime parce qu’il avait beaucoup souffert en rêve à cause du Christ. C’est ce que relate l’Évangile de Matthieu au chapitre 27. Et puis, quand le Seigneur est ressuscité, il est apparu d’abord à une femme, Marie-Madeleine. Il y a donc trois prérogatives au temps de la grâce, l’une acquise dans l’incarnation, l’autre dans la passion, la troisième dans la résurrection du Seigneur.

La Première femme


Ô Mère ensevelie …: Eve, de Charles Péguy

Francesco Trevisani, Une nonne de l’Ordre de la Sainte Annonciation

Mariotto Albertinelli, Abel et Caïn

Un singe qui voulait voir la mer

Marcel parle

La célèbre Tentation, Autun