La déesse est partie, comme un oiseau qui prend son vol …

L’Odyssée s’ouvre sur un temps bloqué qui doit reprendre sa course et qui ne peut le faire que parce que, dans une assemblée des dieux, Athéna se rappelle Ulysse, suscitant ainsi une longue chaîne de souvenirs.

Un temps bloqué, ou plus exactement: une rigidification, dans le flux répétitif du temps, de la vie des trois personnages principaux -Ulysse, Télémaque et Pénélope. La vie d’Ulysse est bloquée, qui ne sait pas abandonner Calypso, même s’il est triste, perdu qu’il est sur un rocher au milieu de la mer; mais la vie de Télémaque aussi est bloquée, qui en tant que jeune homme ne sait pas se faire homme parce que lui manque une confrontation avec son père; ainsi qu’est bloquée la vie de Pénélope, qui ne sait pas reconnaître dans la misère du présent sa vie qui continue, et, si on peut chercher un sens dans les astuces un peu ridicules que les livres antiques se complaisent à nous raconter, le jeu étrange de la toile qui est tissée de jour et défaite de nuit veut peut-être précisément dire cela -le refus de faire la somme des jours dans l’unité d’un projet, de coudre le temps qui passe dans la trame d’un récit.

Découverte en 1968, près de Paestum, la tombe dite du plongeur est datée des environs de 480-470 av. J.C. La scène se trouve sur le couvercle de la tombe. Elle montre un jeune homme nu en train de plonger dans l’eau, au-delà des Colonnes d’Hercule, les limites du monde connu à l’époque. Il s’agit d’une représentation de la mort.

Pendant sept ans, Ulysse est resté chez Calypso qui en litanies de douceurs amoureuses, veut verser en lui l’oubli de son Ithaque. Mais enfin le souvenir prend le dessus et Ulysse s’embarque sur le radeau qui le portera chez les Phéaciens. Et ici le souvenir doit encore une fois se manifester: pour pouvoir rentrer, Ulysse devra raconter ses multiples aventures, devra s’en souvenir et narrer son passé pour se le réapproprier. Pour pouvoir finalement voir le retour, il doit avant tout renouer le fil de sa vie: il doit se souvenir pour redevenir lui-même et pour se réapproprier son propre présent. Il s’agit d’un souvenir qui, encore une fois, coûte de la peine, et qui doit être préparé, et tout le séjour chez les Phéaciens est littérairement une préparation du souvenir qui ensuite tient lieu de trame narrative de l’œuvre.

Enfin Pénélope. Pénélope aussi ne peut se libérer de l’inertie de son présent qu’en acceptant de se souvenir. Pendant des années, Pénélope est restée dans les limbes des décisions non prises, et quand Ulysse revient, après vingt longues années, elle ne peut pas ne pas être perplexe. Ulysse s’en est allé et le vide qu’il avait laissé derrière lui s’est lentement comblé. L’absence se perçoit tant que la mémoire nous rappelle ce qui était et qui maintenant n’est plus, mais, avec le temps, le souvenir s’efface et les prétendants sont là pour le rappeler: ils sont le signe tangible et bruyant du fait que le temps, avec ses habitudes, guérit les blessures et comble les vides. L’espace vide qu’Ulysse a laissé a été rempli, et, à sa place, il y a une habitude qui s’est consolidée dans le temps, et qui a insensiblement occupé les lieux que le souvenir doit maintenant rouvrir, pour les rendre de nouveau praticables.

Ainsi, pour Pénélope aussi, l’arrivée d’Ulysse marque le commencement d’une bataille entre le souvenir et l’oubli. Pour que puisse se rouvrir l’espace qui s’est fermé et pour que la vie puisse se ré-attacher au cours du temps, de nombreux souvenirs sont nécessaires: il est nécessaire de se rappeler la fibule qui fermait la tunique d’Ulysse, il est nécessaire d’organiser un concours à l’arc -l’arc d’Ulysse- que Pénélope ne peut même prendre en mains sans que les armes lui viennent aux yeux, et il est nécessaire de se souvenir ensemble du lit, ingénieusement construit sur un pied d’olivier. Et c’est pourquoi, pendant qu’Ulysse, Télémaque et Eumée livrent leur bataille sanglante avec les prétendants, Pénélope dort pour la première fois tranquille: le souvenir revient au premier plan et sa vie est en train de reprendre son cours.

Dans L’Odyssée la mémoire a une fonction précise: elle sert à permettre à qui se souvient de se retrouver et de restituer son propre présent à l’unité d’un projet, le libérant du jeu de la répétition, de l’adhérence à l’instant qui continûment se répète. La vie nous présente à chaque instant un nouveau présent, que, toutefois, nous ne nous approprions que parce qu’il y a le souvenir, qui nous permet de lier ce qui nous arrive maintenant à l’unité de notre vie. Dans le refus opposé par Ulysse à Calypso, deux images de la temporalité entrent en conflit: d’un côté, il y a le temps cyclique, et en ce sens éternel, de la répétition, le temps bloqué sur lequel s’ouvre L’Odyssée, de l’autre le temps linéaire du souvenir qui entend le présent comme la juste continuation du passé et qui, en insistant sur cette continuité, accepte le cours du temps et sa clôture raisonnable.

Jusqu’ici, nous nous sommes seulement arrêtés sur les raisons qui nous permettent de dire que L’Odyssée est un poème du souvenir. Mais il est tout autant vrai qu’il s’agit d’un poème de l’oubli. Parfois, dans les pages d’Homère, la volonté d’oublier revêt la forme de quelque substance magique. Les fleurs de lotus effacent la volonté du retour chez qui s’en nourrit et les drogues que Circé mêle au miel et au vin de Pramnos ont le même effet: elles effacent en qui les boit tant l’humanité que la mémoire du retour. Parfois, en revanche, on oublie par lassitude de soi: c’est ce qui arrive à Ulysse quand il s’arrête chez Circé pour une année entière, oubliant la terre de ses pères

Je voudrais conclure par une image, tirée elle aussi de L’Odyssée. Je pense au récit d’Éole, le seigneur des vents, qui -comme il convient à un personnage aussi éthéré et léger- vit sur une île qui flotte sur la mer. Éole reçoit Ulysse et lui donne une outre dans laquelle il emprisonne les vents hostiles, ne laissant libre de souffler que le vent de zéphyr. Mais l’outre est ouverte par les compagnons d’Ulysse et la visite à Éole se répète, cette fois sous un bien autre signe: l’ami hospitalier est devenu un ennemi qui rejette celui qui maintenant doit être en haine aux dieux. Ulysse est sous le signe de la mémoire: il est le héros du retour et de la temporalité linéaire. Éole, le seigneur d’une matière subtile, mobile et sans contours comme le vent, le seigneur des nuages, se place au contraire sous l’égide de l’oubli et du temps circulaire de l’éternel retour.

Ce n’est pas un hasard alors si la famille d’Éole ne se conforme pas à la loi minimale du souvenir et de la linéarité du temps.

Éole en son manoir nourrit ses douze enfants, six filles et six fils qui sont à l’âge d’homme: pour femmes, à ses fils il a donné ses filles et tous, près de leur père et de leur digne mère, vivent à banqueter; leurs tables sont chargées de douceurs innombrables.

Tout ici est enfermé dans l’instant, dans un instant qui ne doit pas changer et qui peut ne pas changer, parce qu’il renonce entièrement à se poser comme la continuation d’un passé qui quant à lui ne peut que se répéter. Il s’agit d’une image sereine de l’inceste, d’une recette pratique pour éviter que les fils deviennent adultes et les parents vieux: une sagesse éthérée, plus que sereine, finalement. Une sagesse monstrueuse. La Sagesse elle-même.

Paolo Spinicci

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