2 … Le Commencement serait alors perpétuel …

Penser l’espace d’inscription depuis la persistance d’un tracer sous-jacent, d’une poussée différenciante qui ouvre l’advenue des traces et tracés, ne pourra au contraire se faire qu’en mettant en œuvre une opération de désontologie.

C’est alors moins du côté de Platon qu’il faudra chercher pour penser la persistance du tracer que du côté d’Anaximandre. À la différence de la métaphysique platonicienne, la cosmolo­gie d’Anaximandre ne postule ni un fond stable à la source de toute chose (fondement transcendant les phénomènes sen­sibles: matrice) ni un principe d’identité auquel ces choses se rapporteraient (primat ontologique du paradigme).

Le présent et son bruit de source

Pour Anaximandre il n’y a rien au-delà ou en-deçà de la physis, c’est-à-dire au-delà ou en-deçà des corps qui co-adviennent en mondes et des variations sensibles qui les constituent. Il n’y a pas de séparation entre ce qui relèverait de la physique et ce qui relèverait de la métaphysique, mais plutôt une pensée de la physis qui la conçoit de manière dynamique, génératrice. La physis est infinie. C’est pourquoi la génération n’est pas seulement la croissance au sens du passage de la puissance à l’acte.

L’infinité de la nature signifie qu’elle ne va jamais au bout de son pouvoir. Ce n’est pas l’acte comme finalité et aboutissement du processus de croissance qui compte ici mais la possibilité même qu’il y ait quelque chose comme une croissance, la possibilité même que se produise quelque chose comme une advenue: la source iné­puisable du réel. Anaximandre cherche à penser le déploiement de cette advenue en posant l’idée d’une archè (commencement) sans archè (principe transcendant), d’une origine illimitée ou d’un commencement perpétuel qu’il qualifie d’apeiron (l’infini).

Anaximandre dit que l’origine (archè) des êtres est l’in­fini (apeiron): de lui toutes choses naissent et en lui toutes choses se résolvent [Aétius, Placita, I, 3, 3].

De ce texte ressort un trait essentiel de l’infini: il est perdurable, puisque, aussi long­temps qu’il y aura des êtres, c’est-à-dire aussi longtemps que le temps, c’est de lui qu’ils naîtront, et aussi longtemps que des êtres cesseront d’être, c’est en lui qu’ils se résoudront; de sorte que, lorsque quoi que ce soit viendra à être, l’infini sera toujours là, avec un pouvoir générateur égal à lui-même, et lorsque quelque chose que ce soit viendra à cesser d’être, il sera toujours encore là comme ce à quoi faire retour lorsqu’on a achevé son être. Si l’on traduit archè par commencement, il faut penser non un “début” ou un “point de départ”, mais un commencement perpé­tuel: l’infini ne joue pas son rôle générateur une fois pour toutes, il est actif tout le temps, tout le long du temps, d’un bout à l’autre du temps, ces “bouts” étant repoussés, a parte ante et a parte post, à l’infini. Si l’on traduit arché par “origine”, il faut penser non pas ce qui a donné naissance à des êtres pour ensuite ne plus exister qu’au passé, car ce serait penser arché comme ne pouvant être que l’origine de tels êtres et non de tels autres, mais ce qui, ayant donné naissance à tout ce qui a été et devant donner naissance à tout ce qui sera, est la source permanente et inaltérable de tout le réel. Si l’on traduit arché par “principe”, il faut penser ce dont provient toute chose, ce dont dérive tout ce qu’il y a, à savoir pas seulement ce qu’il y a maintenant mais ce qu’il y a eu et ce qu’il y aura, qui n’est donc pas lui-même un être, comme tout être sujet à devenir, mais qui se tient à la source de l’être, ni temporel, car il n’est pas sujet à passer, ni intemporel, car il est source vivante

Marcel Conche, dans Anaximandre, Fragments et témoignages, Paris, PUF, 1991

L’apeiron (l’infini) n’est donc pas une origine au sens d’un point de départ (physique ou métaphysique) fondé dans l’élé­ment d’une présence, mais doit plutôt s’entendre au sens que lui donnait Benjamin lorsqu’il la compare au tourbillon:

L’origine, bien qu’étant une catégorie tout à fait historique, n’a pourtant rien à voir avec la genèse des choses. L’origine ne désigne pas le devenir de ce qui est né, mais bien ce qui est en train de naître dans le devenir et le déclin. L’origine est un tourbillon dans le fleuve du devenir, et elle entraîne dans son rythme la matière de ce qui est en train d’apparaître. L’origine ne se donne jamais à connaître dans l’existence nue, évidente du factuel, et sa ryth­mique ne peut être perçue que dans une double optique. Elle demande à être reconnue d’une part comme une restauration, une restitution, d’autre part comme quelque chose qui est par là même inachevé, toujours ouvert. l’origine n’émerge pas des faits constatés, mais elle touche à leur pré- et post-histoire.

Walter Benjamin, L’Origine du drame baroque allemand

Avant et après l’histoire, c’est-à-dire en-deçà de tout déroulement chronologique, l’origine comme tourbillon dit le seuil liminaire à partir duquel et en lequel les choses appa­raissent et disparaissent. Mais l’apeiron n’est pas seulement le seuil qui ouvre l’advenue des mondes. Pour reprendre l’image de Benjamin, il n’est pas seulement le tourbillon: il est aussi le fleuve. Depuis le tracer s’ouvre un espace d’inscription en lequel battent une infi­nité de traces. Un monde prend forme dans et à travers l’actua­lisation d’une multiplicité de traces en devenirs. À même ces devenirs persiste la part tacite des traces, part tacite qui les fait entrer en résonance avec les traces non actualisées de l’espace. Cependant …

David et Sophia

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