Je préfère assembler des paroles lointaines

Tu as souvent fait cette expérience étrange. D’un côté, l’impossibilité, l’indécence comique, de poser à l’Auteur (Qu’est-ce qu’un Auteur? Celui qui ne s’auto­rise que de lui-même -quelle bêtise …), et d’un autre côté l’impossibilité de vivre dans la rumeur du déjà dit, l’indécence comique de penser en demandant l’autorisation.

Réef­fectue alors des gestes de pensée.

Pense porté par des voix autres; dans des écarts ou simplement des interstices. Des voix te montrent un monde; et grâce à elles, tu entre­vois un détail, ou un symptôme, quelque chose qui insiste et intrigue assez pour que tu désires le dire. Il arrive alors qu’en répétant tu parviennes à voir quelque chose et à dire de l’inédit.

Avec François-David Sebbah

Une image n’est pas forte parce qu’elle est brutale, mais parce que l’association des idées est lointaine et juste. Tout est dans le lointain et le juste. Juste parce que lointain. C’est pour cela que dans mes films aujourd’hui je n’utilise quasiment plus de textes que j’ai écrits mais seulement des citations. Si j’utilisais mes mots, la parole me semblerait trop proche. Je préfère assembler des paroles lointaines.

Jean-Luc Godard, Les Inrocks, 2019