J’appelle Ettie, morte en automne à vingt-sept ans

Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
Hélas! Du manque seul des lourds bouquets s’encombre.
  
Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t’exalte à ne pas fermer l’œil
Avant que dans les bras de l’ancien fauteuil
Le suprême tison n’ait éclairé mon Ombre.
  

Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
Soulève avec l’ennui d’une force défunte.
  
Âme au si clair foyer tremblante de m’asseoir,
Pour revivre il suffit qu’à tes lèvres j’emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir.

2 novembre 1877

Ce sonnet de Mallarmé a plusieurs particularités dont la moindre n’est pas qu’il est placé dans la bouche d’une jeune femme morte, s’adressant, du sein de sa tombe, au mari aimé qui lui survit, huit ans après.

Ysé, si c’est bien d’elle qu’il s’agit, fut aimée de Henri Cazalis, l’ami d’enfance de Mallarmé, avant d’épouser Gaston Maspero, l’égyptologue, et de mourir d’une fièvre puerpérale lors de la naissance de leur seconde fille.

Avec une attention aussi respectueuse que compassionné, le poète, avec le tact exquis qui le caractérise, date son sonnet du 2 novembre, soit du jour des Morts. Renversant la convention qui voudrait que ce soit le survivant qui s’adresse à la défunte, il va faire revivre celle-ci par un discours imaginaire. Ettie, s’adressant à son mari, lui revient dans un geste de consolation renversé aussi tendre qu’efficace.

L’admirable de ces vers n’est toutefois pas seulement le témoignage d’amitié que son auteur adresse tant à Maspero que, de manière indi­recte, à Ettie elle-même. Il tient à la magie dont ce sonnet se fait le théâtre, il tient à l’avènement d’un retour.

Maspero -ou en tout cas le mari survivant- est d’abord défini comme le captif solitaire du seuil. Ce seuil, c’est la tombe. Que celle-ci soit dite un seuil l’arrache d’emblée à l’horreur de la décomposition qu’elle recouvre. Seuil d’une autre vie, seuil de la chambre de réunion future, que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil puisqu’il attestera la pérennité de l’amour.

Gaston Maspéro, le Prisonnier du Seuil, habillé en fellah, Haute Égypte

Maspéro s’entête au-delà des douze coups de Minuit (le vain nombre) à guetter l’appari­tion de celle qu’il regrette et que les flammes du foyer devant lequel il est assis doivent, espère-t-il, faire ressurgir, fut-ce sous la forme d’une Ombre. Sa faute est d’errer du côté d’une magie matérielle. Les lourds bouquets posés sur le sépulcre, la veille dans les bras de l’ancien fauteuil dans l’attente du suprême tison, s’ils témoignent d’une piété véritable, mais dévoyée, ne rendent pas justice à la nature de l’amour qu’il éprouve pour Ettie.

Celle-ci, qui partage cet amour, a bien compris que ce n’est pas sur le plan de la réalité matérielle qu’elle pourra revivre. Ce qui lui donnera cette nouvelle vie, c’est le souffle de (s)on nom murmuré tout un soir. Au vain nombre des douze coups de Minuit s’opposent les douze syllabes des alexandrins qui décrivent ce que Baudelaire avait nommé la sorcellerie évocatoire de la poésie. C’est la poésie, c’est le poème qui fera revivre l’âme de cette Ettie qui tremble de s’asseoir au si clair foyer de l’âtre. A la religion catholique, signifiée par la date du jour des Morts, à la religion des Egyptiens (Maspero était égyptologue), signifiée par la conjugaison du Feu et de l’Ombre, le sonnet marie le souffle, pneuma, le souffle même de la parole, et dont la liturgie (ici poétique) est, laisse-t-il entendre, la seule à savoir opérer la magie du Retour.

Mallarmé n’était pas le premier à rêver ainsi. Un siècle plus tôt, André Chénier prêtait déjà à l’une de ses plus belles inventions, la figure de Néère, les vers que voici:

Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
Tombe en une muette et molle rêverie,
Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.
Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi.
Mon âme vagabonde, à travers le feuillage,
Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage
Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
S’élevant comme un songe, étinceler dans l’air …

Ce n’est pas le retour des spectres que promettent ces vers de Chénier ou de Mallarmé, c’est autre chose, de plus subtil, et de plus consolateur. La perte de l’être aimé, si elle est irrémédiable, n’est pourtant pas entière, assurent-ils. Que pourrait cette perte en effet contre la mémoire (mémoire d’un amour partagé) que le poème, en la reliant au nom de la disparue, dresse en un appel impossible à ignorer? Ce mystère d’un nom, comme Mallarmé dit encore dans Toast funèbre, et que Chénier fait retentir ici dans celui de Clinias comme la première partie de son poème a fait retentir celui de Néère, n’est-il pas le mystère de cette profondeur que la poésie peut aussi faire surgir?

Écoutons Paul Celan:

Je peux te voir encore: un écho, palpable par mots

Sensibles sur l’arête de l’adieu.

Ton visage s’effarouche en douceur

Quand d’un coup il

Devient clair comme lampe

En moi, à l’endroit

Où l’on dit au plus douloureusement

Jamais

Comment Celan pourrait-il voir cette figure sinon par le truchement de ce nom, seul capable de survivre au jamais, au Nevermore, de l’absence défi­nitive? Si la poésie a bien l’un de ses pôles dans l’expérience des sens la plus concrète, elle a son autre pôle dans l’écho que la Parole sait éveiller, par la magie d’une musique, de la musique d’un nom.

John. E. Jackson

Mallarmé a cherché les formes d’un culte civique remplaçant la pompe des religions.

La répugnante mythologie spirite d’Henri Bergson voulait sans doute, sans le dire, jouer le même rôle.

Quant au nazisme! Avec son culte de la Nature -une nature imaginaire, pré-quantique … Après sa victoire, la messe dominicale n’eut-elle pas été remplacée par une visite familiale dans un observatoire astronomique …

Liturgies éteintes, peines perdues. Mais pas tout à fait: de la peine de Mallarmé sont nés parmi les plus beaux vers des temps modernes. Il faut donc réfléchir à nouveaux frais aux entrelacements subtils et aux oppositions inconciliables entre la sorcellerie évocatoire de la poésie, les immémoriales fantasmagories de la nécromancie, et la liturgie religieuse -la sainte liturgie, dont les paroles du Requiem sont les plus beaux moments:

Il y a deux manières de régler son compte à la religion. La première consiste à dire: ramenons sur terre tout ce qui était au ciel, rendons à l’homme tout ce qu’il avait projeté dans le ciel de la religion. C’est la manière qui a triomphé. Et il y a l’attitude inverse, selon laquelle une seule chose (mais sa chose, il est vrai …) est à reprendre de la religion: le mouvement de l’Élévation, de l’éloignement, de la projection. Il faut non pas ramener le lointain dans la sphère du proche, mais au contraire que l’homme se projette au plus loin de lui-même, jusqu’à ce point où la lumière de l’Origine peut illuminer son séjour, une lumière prise non pas aux dieux anciens, mais au foyer d’où ils sont nés.

Photographies spirites fin de siècle: des trucages assumés.