Quelle belle partie !

Les futurs bacheliers qui pâlissent sur l’œuvre de Kant le savent bien: le beau est ce qui plaît universellement sans concept. C’est que le Beau, en nos âges démocratiques, n’a plus vraiment de définition, ni de règles de construction, ni de concept en général … Alors quand je juge: Qu’est-ce que c’est beau! … Il ne s’agit pas d’une constatation, d’un jugement objectif. C’est un jugement subjectif, mais très particulier: il prétend à l’accord des autres, ou au moins à la discussion. Il se suppose communicable. Cette communicabilité, ou cette universalité postulée, affirme (sans preuves, mais les preuves viendront!) que des êtres raisonnables peuvent juger librement, c’est-à-dire au-delà des préférences induites par tous les déterminismes possibles: éducation, position sociale, convictions religieuses

L’émotion artistique et l’expérience de la liberté ne sont pas séparables.

Cette expérience est ainsi transhistorique. On l’a toujours su: l’étrange statut de l’œuvre d’art a eu un équivalent dans la spéculation sur les anges et leur temporalité, laquelle n’est ni l’éternité immuable de Dieu, ni la précarité des choses humaines. Les Médiévaux avaient forgé à cet effet le concept de pérenne. Il y a une parenté profonde entre le statut des anges, dans la grande tradition médiévale, et l’idée d’espèce à un seul individu. Et en somme l’œuvre d’art est une espèce à un seul individu.

Un galet, poli par le fleuve du Temps? Une pièce pour un jeu oublié, ou un jeu à venir? Constantin Brancusi, Une Muse endormie, bronze

Enfin, il faut distinguer entre les arts à un temps et les arts à deux temps, ceux où l’existence de l’œuvre coïncide avec sa création, la peinture et la sculpture par exemple, et ceux où l’existence de l’œuvre requiert un second temps, qui est celui de sa re-création: représentation théâtrale, exécution musicale, réalisation chorégraphique à partir de l’écriture d’un livret, d’une partition, d’un script, ou d’une notation. C’est là, dans cette capacité indéfinie d’être réincarné que le signifié profond du livret, de la partition, de la belle partie ou de la belle miniature damiste, occupe ce statut du sempiternel.

Conclusion stupéfiante: une belle partie est analogue à une déesse, à une muse ou à un ange -une espèce transtemporelle à un seul individu, qui agite le talisman de la liberté des hommes.

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Les exemples donnés par Kant dans La Critique du Jugement sont volontairement élémentaires, sobres et épurés, conformément au statut moderne d’un art qui s’éloigne des modèles, des représentations, de la figuration et des illustrations: un chant d’oiseau, les rinceaux et volutes de l’art décoratif … A quoi il aurait pu ajouter les jeux de table.

La réflexion sur la symbolique des anges est empruntée à Paul Ricœur.

Constantin Brancusi n’a pas séparé sa pratique et ses productions, l’œuvre et son processus, et a photographié, exposé et travaillé son propre atelier.

Le Jeu de Dames