L’année de la Tête Perdue

En décembre 2005, une tête hyperréaliste d’androïde est perdue sur un vol commercial de l’America West Airlines entre Dallas et Las Vegas. Son propriétaire n’a jamais pu la retrouver.

Il était venu présenter son robot au quartier général de Google à Mountain View. Il a dû annuler sa présentation. Ce qui sonne comme une histoire de science-fiction écrite par Philip K. Dick est pourtant tout à fait réel -il s’agissait d’ailleurs d’une tête artificielle qui représentait avec un réalisme époustouflant le célèbre écrivain américain de science-fiction. Cette histoire un peu triste constituait l’épilogue d’un épisode marquant de la robotique contemporaine. La tête qui avait été perdue dans l’avion était plus vraie que nature. Constituée d’un mixte savant de plastique, de fil électrique et d’une texture synthétique qui ressemble à celle de la peau, sa mise au point a quand même coûté plus d’1 million de dollars et mobilisé une invraisemblable créativité technique et intellectuelle.

Jump in the urinal and stand up on your head. I’m alive. You’re all dead

Ubik

Une caméra constituait les yeux, un microphone les oreilles, un haut-parleur la bouche. Trois ordinateurs intégrés guidaient les expressions du visage, et de multiples programmes entremêlés d’in­telligence artificielle combinés à une immense base de données lui permettaient de tenir une conversation avec des humains.

Cette tête hyperréaliste avait été conçue et fabriquée par David Hanson, un artiste doublé d’un bricoleur de génie qui avait été formé comme sculpteur à la Rhode Island School of Design avant de soutenir un Ph.D. à Dallas. Art Graesser, qui fonda et dirigea l’Institut for Intelligent Systems de l’Université de Memphis, était chargé du logiciel de la tête et il considérait que Hanson était un authentique génie. David Hanson ne s’était pas engagé dans l’aven­ture sans biscuits. Il avait déjà une expérience confirmée quand il s’est attaqué à la tête de Philip K. Dick. Il avait même inventé une substance synthétique qu’il a appelée Fruber et qui imitait la peau humaine beaucoup mieux qu’aucune autre matière. À ses débuts, il avait essayé de travailler le caoutchouc, mais ce matériau présentait de nombreux inconvénients: il n’était pas compressible, il fallait beaucoup de force pour lui faire prendre des attitudes humaines, et s’il était trop fin pour être mieux manipulé, il deve­nait fragile et ne ressemblait plus du tout à une matière vivante.

Minority Report, le film

La tête perdu a-t-elle été retrouvée? Ou l’évènement a-t-il été simulé?

Pour arriver à des expressions convaincantes du visage, il fallait donc s’aider de moteurs puissants avec lesquels il était difficile de travailler. Hanson testa d’abord le Fruber sur le K-Bot, un robot dont le visage pouvait adopter un très grand nombre d’expressions grâce à 24 petits moteurs judicieusement disposés. Fabriquer la tête même de Philip K. Dick fut lent et laborieux. D’abord en faire un modèle en argile. Remplir cette tête avec du caoutchouc liquide très chaud. Après une nuit d’attente, extraire la tête de cette enveloppe. Casser la sculpture d’argile -seul moyen de pratiquer l’extraction. Retourner l’empreinte en caoutchouc de la tête pour la remplir d’un mélange en fusion d’argile et de caoutchouc. Une fois refroidi, obtenir un produit très dur et une plus petite version du crâne de Dick. Recouvrir alors ce modèle avec le Fruber et obtenir une face de Dick à laquelle faire correspondre le crâne. Le faire scanner et le redéfinir sur ordinateur. En faire une sortie solide à l’aide d’une imprimante 3D. Juger satisfaisant le crâne de Dick ainsi disponible. Construire enfin la tête du robot. Je décris le procédé en détail parce qu’il est important de comprendre que la robotique la plus avancée s’appuie sur des techniques artisa­nales et artistiques très traditionnelles qui requièrent de mobiliser des compétences qui dépassent très largement l’électronique ou l’informatique.

Hanson ne voulait pas faire une machine parlante. Il voulait faire quelque chose qui semble vraiment vivant. Olney devait ajouter une dimension supplémentaire qui ferait de l’artefact non seulement une machine qui ressemble à l’auteur, mais qui se comporte comme lui et, surtout, qui parle comme lui. Ce dernier point relevait de l’Intelligence Artificielle, laquelle avait déjà commencé à explorer sérieusement cette possibilité. Il y avait par exemple eu Eliza. Ce programme informatique, écrit entre 1964 et 1966 par Joseph Weizenbaum alors professeur au MIT, pouvait engager une conversa­tion. Mais ce n’est pas ce que voulait faire Hanson avec son androïde de Dick.

1930

Olney commença par rassembler une immense base de données tirée des interviews de Dick et de ses confidences autobiographiques. Il découvrit qu’il y avait plus de dialogues accessibles de Dick que de n’importe qui d’autre -mort ou vivant. Au lieu de diviser les interviews en mots, Olney opère à partir d’unités de signification. Si quelqu’un demande par exemple à l’androïde s’il aime les sushis, il peut aller chercher dans sa base de données ce que Dick a déjà répondu à une telle question. Mais le système est plus complexe encore. Si la base de données ne peut trouver une réponse exacte à la question, elle peut chercher une réponse approximative. Et si ce deuxième niveau n’est pas jugé satisfaisant, elle peut encore aller à un troisième niveau en cher­chant des éléments pertinents quoiqu’un peu à côté. L’androïde de Philip K. Dick, enfin, ne se limitait pas à la tête. Il avait un corps, un mannequin qui avait été habillé avec des vêtements qui avaient appartenu à l’écrivain, et qu’il avait portés. L’androïde, en fin de compte, ne devait pas être un portrait-robot de Philip K. Dick mais un robot qui ressemblerait à Dick et qui converserait comme s’il était vraiment Dick.

Une technologie vraiment impressionnante a donc été mobili­sée pour construire cette tête d’androïde, mais le véritable coup de maître fut de choisir l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick comme modèle. Ce choix se justifiait d’autant plus que de nom­breux romans et nouvelles de Dick portent précisément sur cette question de l’identité spécifique: savoir si l’humain est vraiment un humain et non un robot et si le robot peut être considéré comme étant un humain. Ce choix assura vraiment le succès de l’entreprise. La tête de l’androïde avait originellement été conçue pour faire la promotion d’un film hollywoodien dirigé par Richard Linklater avec Keanu Reeves dans le rôle principal -basé sur le roman de Philip K. Dick, A Scanner Darkly. Sa perte inopinée nourrit de multiples théories conspirationnistes sur Internet -des plus sérieuses aux franchement loufoques. Un blog technologiste, Boing Boing, suggéra même que l’androïde était devenu réellement intelligent et qu’il s’était enfui pour vivre sa vie. Pour Hanson, la forme humaine était loin d’être triviale car elle permettait de mieux interagir avec l’artefact. Des questions légales ne tardèrent pas à se poser: à qui appartenaient les droits du nom de Philip K. Dick et son apparence physique? Et ses textes? Si l’humanoïde se mettait à parler comme Dick, la question des droits d’auteur ne pouvait être laissée de côté.

Take a trip to Uncanny Valley

À partir d’une compilation de toutes les photos de Dick sur Internet et des sources imprimées, Hanson choisit finalement la photo qui apparaît sur la jaquette de quelques-uns des romans de l’écrivain américain -un portrait célèbre en noir et blanc pris au début de sa quarantaine. Le mannequin, les vêtements, etc …, créaient un sens de présence individuel selon Hanson. Le robot Dick fut installé dans un intérieur qui devait rappeler aux visiteurs un salon californien typique des années 1950 tel que l’auteur aurait pu l’habiter. Et il fut suggéré que le slogan pour la performance du NextFest, où le robot devait être présenté, soit We Can Build You, d’après un roman de Dick de 1972 qui portait ce nom. Une des filles de Dick, Isa, alla à Memphis pour inspecter l’androïde. Hanson lui avait promis un droit de veto; elle fut impressionnée par cette ressemblance et par la quantité de travail requise pour le concevoir. Isa avait originellement de fortes réticences, mais l’an­droïde la convainquit pleinement. Il semblait avoir capturé quelque chose de l’essence de son père.

Le dispositif rêvé par Hanson était très proche de celui du test de Turing. Dick lui-même admirait le travail de Turing, mais il ne pensait pas que le dispositif imaginé par le mathématicien anglais eût le moindre mérite. Il pensait qu’il insistait trop sur l’intelligence et pas assez sur l’empathie. Le test de Deckard dans Blade Runner repose justement sur la mesure de l’empathie. Que Dick lui-même soit directement impliqué dans un tel test n’était pas seulement ironique; cela se justifiait pleinement. Pour Hanson, c’était un androïde pleinement autonome -c’est-à-dire qu’il pouvait interagir avec des humains sans être contrôlé de façon externe. Il recevait des inputs de son œil caméra et de son oreille microphone et générait une réponse basée sur cet input. Tout n’était évidemment pas parfait. Avec des fils qui sortaient du crâne, l’androïde présen­tait un effet visuel choquant -comme une victime d’un accident de la route.

Mars: un quasi-automate, manipulé en temps réel, enfin dans un temps relatif, puisque un temps universel est une illusion locale que la science a admirablement déconstruite, fabriqué par des vivants pour chercher d’autres vivants

On n’imagine pas à quel point il est difficile d’avoir un robot qui parle à quelqu’un en temps réel. Même en essayant de réunir tout ce qu’il pourrait entendre, il part quelquefois en vrille et s’en­gage dans des boucles dont il ne peut sortir. Olney dit: il part en transe. Il ne faut pas répéter une question, même s’il met un peu de temps à répondre parce que ça le rend confus. Il est autonome, mais quand le système dérape en public, il peut être discrètement récupéré par un opérateur. Lors d’une séance publique, Olney éteint et rallume l’interrupteur entre deux questions, la pertinence de la réponse devenant assez surréaliste, mais pas complètement hors sens. En tout cas, ce fut un beau succès.

L’histoire de la tête artificielle de Philip K. Dick ne s’arrêta pas à sa perte. Trois ans après sa disparition, le dramaturge anglais Gregory Whitehead écrivit une pièce de théâtre Bring Me the Head of Philip K. Dick, jouée pendant une semaine en mars 2009. En 2009, le réalisateur David Kleijwegt a voulu tourner un documentaire sur l’influence de Philip K. Dick dans la culture populaire. Il voulait convaincre Hanson de refaire Dick en le payant sur le budget du film. Hanson travailla énormément pour finir l’androïde. Mais l’an­cien androïde pouvait converser avec des humains en temps réel, ce que le nouveau robot ne pouvait pas faire.

Dans mille ans

Trois questions fondamentales continuent de nous hanter dura­blement dans la perspective de cette réflexion sur le vivant d’après le vivant. La première est celle du post-humain, qu’il faut reprendre de fond en comble. Les rêves de ceux qui veulent acquérir super-­pouvoirs et immortalité personnelle finissent par devenir un peu étriqués; pourquoi garder de tels rêves quand on bascule dans une nouvelle ère géologique?

La deuxième question est celle de l’entrée de l’artefact dans un espace politique qui n’a plus rien à voir avec celui de la pen­sée traditionnelle. Des machines qui n’en sont plus seulement doivent recevoir un statut qui correspondent non seulement à leurs compétences, mais aussi à nos capacités à les intégrer dans nos espaces les plus intimes et les plus publics -espaces amoureux, espaces amicaux et espaces politiques.

La troisième question, enfin, est sans doute la plus controver­sée aujourd’hui: une culture qui intègre le post-vivant doit toujours se soucier du vivant naturel qui reste une source immense de richesse existentielle.

Anonyme anglais, fin du 18éme siècle: laides de nuit. Le Docteur Frankenstein n’est pas encore biomécanicien.

Le splendide roman de Mary Shelley a été publié en 1818

Contre les transhumanistes qui font le pari de la machine sur l’animal, je veux défendre l’intuition fondamentale que l’animal et le végétal restent des atouts majeurs pour ce qui vient et que les fantasmagories sur le post-vivant nous donnent à penser sur le plan spirituel. Un monde post-humain sans animaux, végétaux ou champignons ne serait pas immoral, la question n’est pas là, mais serait un monde mort, sans plus personne pour en souffrir, il est vrai. Et si une science sans conscience n’est que ruine de l’âme, disaient les Renaissants, une technologie dépourvue de biodiversité est notre image actuelle de l’Enfer, de sa mors immortalis.

A dick’s head signifie en anglais une tête de nœud

A suivre …