Que puo si fare ?

Il y a peu, je suis partie pour Rome à la demande d’un magazine. J’ai profité de mes heures de liberté pour vagabonder dans la Ville, sûre que mes pas me ramèneraient aux lieux que j’aime hanter là-bas, certains plus que d’autres selon l’humeur ou les saisons. Le Palatin et les catacombes de Sainte-Calixte au printemps; l’hiver le Trastevere, son jardin botanique, la villa Farnesina et l’entrelacs de ses rues pavées de noir. Au soir, le Tibre y déploie un léger brouillard qui se condense en fantômes sous la lueur des rares réverbères. On s’en émeut sans bien comprendre, le cœur saisi d’un battement énigmatique. Parfois, on peut poser un nom sur ces présences nébuleuses, qu’on épelle avec une tendresse mélancolique. Parfois, elles restent mystérieuses, anonymes, drapées d’une époque révolue qu’elles font resurgir. Comment s’en étonner? Rome est une femme que l’histoire déshabille. On frissonne quand l’une de ses figures se glisse à nos côtés.

Ainsi, ce soir-là, à l’entrée du palais Corsini, celle de Plautilla Bricci.

Je venais de la rencontrer à Saint-Louis-des-Français. L’approche des chapelles décorées par le Caravage y avait été impossible. Trop de visiteurs, chacun attendant d’un autre qu’il glisse une pièce dans la minuterie d’où jaillirait l’éclairage qui révèle les tableaux dédiés à saint Matthieu. Je me suis écartée pour aller me recueillir, puis contempler le mausolée de Pauline de Beaumont que Chateaubriand fit enterrer ici. Il avait délaissé son Hirondelle, trop amoureux de lui-même pour aimer quelqu’un d’autre. Elle l’avait suivi jusqu’à Rome où il était ambassadeur. Elle était morte dans ses bras, phtisique, avec ces derniers mots aux lèvres: Je tousse moins pour mourir sans bruit. Mon dernier rêve sera pour vous. À l’autre bout de la contre-allée, l’attroupement restait dense. Alors je me suis attardée devant la chapelle toute proche consacrée à saint Louis. Quelle étrange expression l’artiste avait choisie pour présenter le roi sur le vaste tableau d’autel! Un visage d’adolescent mûri trop tôt, avec cela que sa bouche était légèrement entrouverte par un vague effroi, comme s’il redoutait le poids de la couronne et celui des hermines, celui des chasubles de brocart rouge et bleu tissées d’or. Il avait les mains fines, à peine assez grandes pour porter le lourd sceptre d’un côté et la haute croix de l’autre. Le tableau s’intitulait Saint Louis des Français, entre Histoire et Foi. J’ai cherché quel en était l’auteur. C’était Plautilla.

Barbara Strozzi

Quelle étonnante peinture me suis-je dit en repartant vers le Trastevere, dans la nuit tombée trop vite. J’avais eu le sentiment de ressentir la charge du pouvoir et les tiraillements qu’imposait au monarque le choix de rendre à Dieu ou à César, mais encore d’avoir fait la rencontre de quelqu’un -cette artiste dont, par extraordinaire, j’allais découvrir la vie quelques minutes plus tard. Le palais Corsini lui consacrait toute une exposition. Plautilla Bricci avait traversé le XVIIe siècle en empruntant la voie artistique, et la plus ardue pour une femme -l’architecture, qu’elle fut la première à exercer officiellement, avec une audace qu’on jugea coupable. On la voit sur son autoportrait, timide, un instrument à la main et sur les genoux les plans de la vaste villa Benedetta qu’elle bâtit, décora et signa pour un prélat, sur le Janicule. Mais d’emblée les critiques boudèrent l’édifice. Plautilla Bricci, si elle obtint la rénovation de la chapelle Saint-Louis, ne reçut plus d’autres commandes. Pourtant ses plans, comme l’expose la Mostra du palais Corsini, les tableaux, les maquettes dont celles des escaliers de la place d’Espagne, ses réalisations antérieures comme à Saint-Jean de Latran, la destinaient à une bien plus vive consécration. Démunie, elle dut réfugier ses dernières années dans une petite maison du Trastevere dont on perdit bientôt l’adresse. Et peut-être est-ce vers cette demeure inconnue que son fantôme fuyait, ce soir-là.

Artemisia Gentileschi, Lucretia, vers 1630

Que puo si fare? Que peut-on faire? chante Barbara Strozzi, sa contemporaine, qui fut aussi la première femme compositeur. Créer, travailler, exceller, transfigurer a répondu tacitement Plautilla Bricci, mais aussi la peintre Artemisia Gentileschia (1593-1656). Je ne sais si ces deux dernières artistes se connurent, elles qui vécurent à Rome ensemble, et qui reçurent de leur père une éducation raffinée et éclectique, comme Barbara Strozzi d’ailleurs. Ces trois grandes créatrices surent sublimer leurs épreuves par leur art, et passer outre les préventions de certains contre les femmes, assurées que mettre une œuvre au monde manifeste le lien le plus intime entre leur génie et leur féminité. Assurées aussi, dès lors, d’avoir l’éternité pour complice.

Christiane Rancé, La Croix, 20 Janvier 2022

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