Comme un cerf altéré brame après les eaux vives …

Eustache

Crète, XIVéme siècle

Comme un cerf altéré
Cherche le courant des eaux,
Ainsi mon âme te cherche.
Je me souviens,
Et mon âme déborde:
En ce temps-là,
Je franchissais les portails!

Si seulement je pouvais le voir! Rien que le voir. Mesurer ce qu’il a sur la tête, ce bois d’os plus dur que le plus dur des bois d’ébène, né d’une souche aux plis de dentelle et sculpté tout le long des perches de nervures, rainures, perlures, jusqu’aux pointes lisses et blanchies comme des épieux d’arbre sec.

Sa force et sa taille sont des signes de l’âge, et cet âge est le signe de l’intelli­gence qui lui a permis de vivre si longtemps, en triomphant de la menace des hommes comme il a triomphé en d’autres temps de la menace des loups-cerviers, des chats-pards ou des tigres.

Il a dans le centre du cœur un os dont le contour évoque le dessin de la constellation de la Croix du Sud et dont un quart de la terre a fait une amulette magique. Ses couilles, ou daintiers tirent leur nom du mot latin dignitas. Il est l’animal que les siècles ont le plus chargé de sens et de symboles, depuis les falaises magdaléniennes jusqu’aux vases d’or de Mycènes ou aux paroles du Psaume qui le fait mysté­rieusement aspirer aux eaux vives.

Regarde l’étincelante fureur de ses yeux obliques: en avançant dans son âge il a aussi avancé dans la sauvagerie qui se confond pour lui avec la sagesse.

Hubert

France, 1335

Il pensait depuis le matin au cerf avec une intensité plus forte que d’ordinaire en marchant dans une forêt ruisselante que le soleil n’avait pas réussi à assécher. Le vent tourné, il s’était risqué dans le bas du fourré sur le sentier d’animaux que le garde lui avait révélé l’avant-veille, jusqu’aux clairières secrètes où se délitaient les petits galets noirs des laissées de biches, et soudain le taillis n’était plus vide, gardait le souvenir des passages, livrait des branches pliées ou cassées par un galop, un champignon écrasé par un sabot ou décapité d’un cou de dent, plus loin une crotte dévoilant que le renard avait mangé des mûres et de vieilles cerises-guignes, puis sur une roche plate une provision de petits escargots cassés à coups de bec par la huppe, ou sur une souche les boules d’étoupe étoilées de petits os de la chouette nourrie de mulots. Le seul animal vu par corps était un blaireau débonnaire fouillant les amas de feuilles, de son allure pataude, sa lourde odeur avait stagné un moment. Au-dessus du mirador aux deux échelles la buse avait changé de versant en suivant le vent, et planait.

L’humidité du petit matin persistait, il avait mangé assis sur une roche au soleil puis dormi dans son manteau, il s’était réveillé raide et glacé et habité par le cerf comme il l’avait été pendant la nuit précédent dans la cabane, absolument seul dans ce gîte qui le faisait parfois penser à un bateau de haute mer. Aux parois de bois venaient heurter les incessants frôlements feutrés du silence, enflés dans les échos des défilés fermés de son rêve.

Pierre Moinot

Eustache -le Chasseur Noir!- galope dans les bois, les landes et les friches (qui en Turc se disent Balkans ….) de ce qui fut l’Empire byzantin. Il s’aventure jusqu’en Autriche, en Allemagne, en Alsace!

Hubert chevauche dans les forêts de l’Extrême-Occident.

Depuis la Renaissance, la Réforme française adapte, versifie, met en musique, chante et danse le Psaume 42 avec un bon cœur communicatif. Alors rappelons-nous, n’oublions pas, le Concile de Trente et les motets de Palestrina!

Sicut cervus desiderat ad fontes aquarum …