4 Les mots sont devenus comme autant de morts qui enterrent des morts

Les mots sont devenus dans les langues humaines ce que la pensée est devenue dans l’esprit des hommes. Ces mots sont devenus comme autant de morts qui enterrent des morts, et qui souvent même enterrent des vivants, ou ceux qui auraient le désir de l’être. Ainsi l’homme s’enterre-t-il lui-même journellement avec ses propres mots altérés qui ont perdu tout leur sens. Ainsi enterre-t-il journellement et continuellement la Parole.

Louis Claude de Saint Martin

Il y a un demi-siècle, quand Lyotard écrivait le texte suivant, les morts-vivants n’avaient pas encore envahi nos imaginaires. Les algorithmes ne déterminaient pas encore nos travaux et nos rencontres. On n’avait pas encore mesuré -malgré Sartre, pourtant!- que le capitalisme, sous ses grands airs, sa désinvolture mimée, sa pétulance, est une boutique sordide, dans un faubourg des Enfers.

Mais tout était déjà dit: quand le temps est ramené au concept, la mort est indéfiniment vivante.

Oh! Allan Kardec, Henri Bergson, Gilles Deleuze, et d’autres mages gnostiques de moindre envergure, avaient bien prêché la révolte, et proposé de penser et de vivre le temps comme fluidité pure, dénaturée par l’espace et la mesure … Croyaient-il s’échapper ainsi des Boutiques Obscures? Aucune chance! Ils oblitéraient aussi, ce faisant, volens nolens, cet art caché dans les profondeurs de l’âme (Emmanuel Kant, Critique de la raison pure), le pouvoir de schématiser.

Mages et Boutiquiers (Simon le Magicien et les Marchands du Temple, une vieille histoire …) se sont donné la main pour ensevelir l’imagination transcendantale -qui est aussi, tiens donc, le réquisit de toute justice …

Jean-François Lyotard, de larges extraits d’Ante Diem Rationis, postface à Science-Fiction et Capitalisme, 1974:

Il y a une duplicité par rapport au temps dans la science-fiction, elle porte non pas sur des valeurs, mais sur ce qui passe pour l’objectivité même, espace et temps, les formes dites a priori de toute perception. Ainsi elle suggère que la nécessité était arbitraire et que l’univer­salité relève du petit monde de la ratio, qui n’est pas une déesse, mais un comptable. Elle révèle en outre, dans le temps des échéances lui-même, un temps des événements qui n’est pas comptable, que l’on peut distendre et accélérer, dont on peut faire des avances et des remises.

Du point de vue analytique, qu’il soit kantien ou freudien, la capitalisation est un dispositif bien étrange, en ce qu’il oppose à la réflexion l’opacité du permanent. Le thème de la permanence avait donné maille à partir à Kant dans l’Analytique des principes, en particulier sous la rubrique de la Troisième Analogie de l’expérience, dite Principe de la permanence de la substance. Une dis­cussion détaillée de ce texte montrerait combien il est difficile de déduire, au sens kantien, la per­manence à partir de l’expérience de la connais­sance. L’examen des textes de Freud portant sur la relation entre processus primaires, c’est-à-dire les modes opératoires de l’inconscient ou du ça, et processus secondaires, ceux qui définissent le sys­tème Perception-Conscience, ou Moi, ferait appa­raître une difficulté analogue: comment déduire le réaliste et le rationnel à partir du pulsionnel, la diachronie à partir de l’achronie? Les métaphores biologiques, chères à Freud, surtout dans Jenseits des Lustprinzips, déplacent la difficulté sur un terrain que se disputent, plus qu’elles ne l’éclairent, les idéologies vitaliste et mécaniste venues du XIXe siècle. La question de la production du temps organisé, de la mémoire donc et de l’anticipation, à partir d’un procès supposé a-chronique, reste entière.

Pour Hegel, pour toute pensée synthétique, la per­manence ne peut pas être déduite, il faut la présup­poser dans la méthode, il faut se donner la néga­tivité comme hypothèse descriptive, et avec la négativité la puissance de son redoublement, la négation de la négation. Saisir le procès de capitalisation en tant que formation d’une caput exige que soit élaboré le concept d’une réserve par inhibi­tion. C’est ce que décrit à merveille, presque inno­cemment, ce texte dur et froid comme l’acier qu’est la Realphilosophie de léna, écrit en 1804, traduite et présentée par Guy Planty-Bonjour sous le titre La Première Philosophie de l’esprit, Paris, P.U.F., 1969.

Dans le voyage de la conscience en direction de l’esprit d’un peuple, qui est sa propre capitalisation, Hegel pointe trois formations, qu’il nomme Potenzen: quant au sens, la Potenz du langage mémorisé en signes; quant au travail, celle de l’instrument; quant au désir sexuel, celle de la famille. Laissons l’Odyssée selon laquelle Hegel cherche à ordonner ces figures, retenons seulement ces puissances comme les variations d’un même thème, celui qui nous préoccupe, l’émergence de la permanence. Si parmi tous les autres médiateurs possibles, le langage, la famille, l’outil apparaissent comme des potentialités privilégiées, c’est que sur eux la puis­sance simple du négatif se retourne, se retient, s’inhibe: Hemmen, le mot de Freud, entraver, ralen­tir. Le désir dans son immédiateté est tenu pour destructeur puisque son accomplissement, dit Hegel, anéantit l’objet désiré comme il fait cesser le désir éprouvé par le sujet; mais dans la nomination, dans le travail, dans le mariage, le désir suspend sa puissance destructive, il en rabat l’accomplissement sur un medium (Mitte) qui est le mot-mémoire, l’ins­trument, l’enfant. Dans ce moyen terme, la force du négatif devient Potenz, puissance opératoire mesu­rable, parce que s’instaure, avec la permanence, la virtualité, une modulation de l’être, un non-acte, et donc la pensée.

Une telle instauration ne va pas sans retour, Rückkehr, par lequel la puissance déclarée destructive renverse son cours, se détourne de son accomplissement catastrophique sur tel objet et s’investit sur son moyen même. Le signe-langage anéantit le désigné, en plaçant la signifi­cation de ce dernier en lui-même, hors de l’objet; et il supprime aussi bien la pulsion immédiate de nomination, qui fait place au pouvoir de parler grâce à la médiation de l’apprentissage de la lan­gue. Mais en celle-ci se recueille et la signification et le signifier. Analyses parallèles pour le travail et pour l’amour.

Nous disons que ce qui est décrit sous les dehors d’une telle inhibition du désir dans sa puissance jugée destructive, c’est la capitalisation. Non que celle-ci soit la référence cachée ou même incons­ciente du discours de Hegel. Mais si l’aval et l’amont du processus de production, qui est lui aussi un procès d’anéantissement de toutes ses composantes, force de travail, matériau, outil­lage, peuvent être néanmoins conservés, c’est grâce à une semblable inhibition de la pulsion destructive en jeu dans l’économie politique. Et cette inhibition clive les objets, choses et hommes, qu’elle conserve tout comme la désignation scinde l’objet en sa signi­fication intra-systémique et en sa représentation ou perception extra-systémique (sensible, phéno­ménologique, etc…); ou comme la famille dédouble le partenaire en objet libidinal et en conjoint doté de pouvoirs et droits réglés.

Toute l’analyse marxiste du dédoublement du travail en concret et abstrait, de la valeur en valeur d’usage et valeur d’échange appartient à la même figure du rabattement de la puissance sur le médiateur et de son instauration en Potenz. Figure de l’aliénation, pour Marx comme pour Hegel, à cela près que pour le premier, celle-ci n’est pas bien fondée. Toute la pensée dialectique avec ses deux grandes fonctions: de redoublement sur l’instance médiatrice et de dédoublement (Entzweiung, terme qui revient dans les écrits du jeune Hegel) des instances médiatisées, est, du point de vue de l’économie libidinale, une pensée de l’inhibition.

La chose à repérer chez Marx est cette action étrange d’une inhibition de la force supposée destructive, d’où émane le pouvoir même, car sous le nom de Potenz, c’est bien du pouvoir qu’il s’agit. Là se trouvent agglomérées deux idées au moins. D’abord le pouvoir est comme son nom l’indique une puissance au sens de virtualité opératoire, qui ne va pas sans une organisation des événements en passé et futur et leur commensurabilité ou du moins leur co-concevabilité. Ensuite il est corrélatif d’une inhibition du désir; le pouvoir est du désir rabattu sur un moyen ou medium; mais c’est peu dire, comme le note Marx en 1843, car dans une pensée de la synthèse, tout peut être moyen; et ainsi tout est matière à pouvoir. Il faut donc dire que celui-ci est du désir en tant que rabattu, tout court. (Sans doute faudrait-il conclure pareillement du Moi chez Freud: constitué continuellement par des deuils d’objets, et par les renversements concomitants, il n’est rien, il n’est pas cette personne propre supposée sur laquelle la pulsion viendrait se ren­verser, c’est ce renversement (inhibition du but pul­sionnel, comme le notait Green dans son étude sur le narcissisme) qui ne cesse de produire le moi comme l’instance évanescente de son accomplis­sement). Ces deux idées d’ordre des événements (au sens mathématique où des termes sont ordon­nés dans un ensemble) et d’inhibition du désir, se combinent donc en celle de Potenz ou pouvoir.

Or l’inhibition coïncide avec l’ouverture de la tem­poralité que Freud nommera secondaire, avec le déclenchement de ce temps qui pour Hegel est concept. Car en suspendant son accomplissement -destructeur, admettons-le un instant encore- elle crée une réserve ou un réservoir d’énergie en même temps qu’un manque, qui attend son heure pour se supprimer. Cette attente ouvre l’intervalle d’un avenir, et elle s’enfle de l’énergie inhibée en un processus cumulatif de rétention; ainsi se constitue l’ordre chronique secondaire. Comme dans l’armée, la réserve est quelque chose qui peut servir de nouveau: ça a déjà servi sans s’être épuisé à ce précédent emploi, et ça peut entrer dans un procès d’usage pour le recommencer ou pour le poursuivre. C’est du passé, ça a fait ses preuves, ça peut les refaire, c’est donc de l’avenir; mais évidemment de l’avenir identique au passé, répétitif du même.

Cette réserve est donc le pouvoir en tant que potentiel, que force retenue hors investissement. Maintenant imaginez deux choses: la première serait que l’heure de l’accomplissement ne sonne jamais, et que, comme pour les premiers chrétiens ou les millénaristes, l’avenir cessant d’être un événement pour devenir un véritable horizon, toujours repoussé, la réserve d’énergie potentielle ne cesse de se gonfler, et que s’aggravent l’inhibition du désir et le clivage des objets de son accomplisse­ment désormais ineffectuable. Et la deuxième chose: que cette réserve énergétique soit remise en cir­culation, c’est-à-dire s’investisse derechef (mais toujours sous la condition de l’inhibition), du moins pour partie; que se fassent donc des avances de restes énergétiques; qu’avec ces avances de nou­velles médiations (pour parler comme Hegel) soient rendues possibles et que soit étendu le réseau des choses et des personnes investies par le désir, médiatisés. Alors on n’a pas seulement la temporalisation, mais la capitalisation, qui n’exige pas uniquement une organisation des événements en chro­nologie réglée, mais aussi, non sans paradoxe, l’anticipation de virtualités à venir en actes présents, c’est-à-dire le rapprochement de l’horizon des inves­tissements libidinaux et économiques, le raccour­cissement des perspectives.

Le capital est par là une avance de temps faite par la mise à dispo­sition actuelle d’un supplément d’énergie norma­lement disponible plus tard. Il est clair que quand le banquier prête de l’argent, ce n’est pas de l’or, métal précieux, dont il fait l’avance, mais du temps; il procure à son débiteur une avance de jouissance qui est une anticipation de durée: il le rajeunit puisqu’il lui donne des moyens qu’il n’aurait que plus vieux; ou bien il le vieillit, puisqu’il le dote de l’âge plus élevé de ces moyens; en fait il l’arrache à l’organisation chronique même dont il est pourtant l’incarnation en tant que maître inhibiteur. La même analyse vaudrait sans doute pour décrire les avances énergétiques que l’entrepreneur obtient de ses acheteurs (sous la forme de la différence entre les coûts de production et les prix de vente) ou de ses ouvriers (travail payé en fin de mois). Si on la poursuivait, on comprendrait non seulement que le capital n’est pas une chose, mais qu’il n’est même pas un rapport entre des hommes ou des fonctions sociales: il est une rela­tion du désir à lui-même, un retour sur soi par lequel la dépense d’énergie se retarde pour pou­voir s’anticiper.

Ce qui permet de comprendre qu’au cœur de ce dispositif libidinal, où se joue un tel jeu sur le temps, la formation de la temporalité soit en effet une pièce maîtresse. La mise en réserve de l’énergie par inhibition est peut-être une donnée commune à tous les dispositifs régulant le passage et l’investissement des pulsions, mais sa libération anticipée est propre au capitalisme pour autant qu’elle s’assortit d’une clause d’inhibition à retar­dement (intérêts). Elle rend absurdes des expres­sions par ailleurs sensées comme faire chaque chose en son temps, ceci viendra en son temps, cela fut dit en son temps. Le capitaliste, c’est-à-dire l’instance qui détient, de quelque façon qu’on imaginera (par sa naissance en vieille bourgeoisie, par son mérite person­nel ou sa chance de self made man, par son appartenance à un appareil militaire, comme au Maghreb), qui détient donc ou croit détenir et fait croire à tous qu’il détient cette réserve, donc qui est placé à l’endroit où le désir inhibé se referme en poten­tiel et en pouvoir, le capitaliste ainsi entendu est le faiseur d’avances de temps, d’un temps à venir iden­tique au temps passé.

Le désir inhibé en réserve, épargné, va trouver en lui justement le moyen de son actualisation: vous voulez ne plus attendre, vous voulez détruire le retard imposé à la jouissance; le capitaliste vous donne le moyen d’anticiper l’avenir, de rapprocher de vous l’horizon des actes désirés, en cela iden­tique à l’usurier, et donc au diable, à un anti-dieu (ou au fils de dieu) capable de déranger l’ordre des temps institué par dieu. Méphisto vend la jouissance cash. Mais où le capitaliste est un bon diable, c’est que le prix à payer n’est pas usuraire, le loyer de l’argent n’étant que le coût de l’avance chrono­logique qu’il vous fait, et le temps se prêtant aux mêmes conditions générales de négoce que n’im­porte quelle marchandise puisque temps et mar­chandise, c’est toujours des quanta d’énergie. Le diable vous extorque la vie éternelle contre la jouis­sance, usant précisément de cette propriété qu’a la libido de n’être pas comptable en temps chronique secondaire, donc de sa faculté de donner un infini de temps contre une seconde, puisqu’il y a un infini dans la seconde, vue libertine, et chrétienne, acérée, contre laquelle Blaise Pascal eût été mieux inspiré de ne pas parier.

Le capitaliste vous demande seulement 10%. 10% de quoi? De votre temps organisé diachroniquement, de ce qu’on appelle votre vie, c’est-à-dire de votre énergie libidinale inhibée, quan­tifiée, identifiée. Lui ne joue pas de l’achronie du désir, mais au contraire de l’éducation qui l’a transformé en besoin et l’a rendu comptable, iden­tique à lui-même en tous ses instants. Sur la quantité énergétique que vous détenez encore, que pour lui vous êtes, il retient la dixième partie. Ainsi donc, retour de l’inhibition (qui est, répétons-le, cela-même qui vous constitue en sujet économique-politique). Non pas tragédie faustienne du hors de prix de la jouissance, alors qu’on peut et qu’il faut donner l’éternité pour avoir Marguerite quelques instants; mais boutiquerie libidinale, compromis par lequel au moment même où l’on vous accorde les moyens d’accomplir des désirs jusqu’alors retardés, on soumet leur accomplissement à un retard répété; compromis de l’actualisation et de la mise en réserve, clivage désormais réitéré sans fin sous la petite clause du taux d’intérêt. L’avance faite se répercute comme retard de jouissance à venir. En même temps l’horizon des actes est éloigné et rap­proché. Il n’y a donc pas de tragédie, le capital ignore le tragique parce qu’il n’a aucun besoin de la mort passionnelle, de la douleur infinie infernale, pour faire payer ses avances; ce qu’il lui faut est au contraire plutôt une survie perpétuelle. Ainsi chez Hegel, le combat pour la reconnaissance ne s’achève pas dans la mort, il se conserve dans la relation maître-esclave, où se perpétuent inhibés les désirs en jeu dans ce combat.

Par survie, entendons non pas un supplément de vie, mais cette condition faite au désir par laquelle son accomplissement est son inhibition. La généralisation de cette condition à tous les désirs, telle que Hegel la décrit comme une situation ontologique, dès les écrits de jeunesse, est le capitalisme. Si le temps devient alors concept, c’est qu’il fait l’objet d’un perpétuel calcul d’intérêt où la jouissance, loin d’être hors de prix, peut au contraire être obtenue à un prix toujours abordable, parce que l’on n’est jamais que dans l’abord, que sur le bord des intensités, jamais dans leur incen­die. Dédramatisation de la jouissance, prédomi­nance de la diachronie comme jeu d’anticipations et d’attentes sans fin. Tel va être le sérieux de la conscience, le métier à tisser son histoire, réseau tout entier fait de l’oubli-refoulement de l’achronie des processus libidinaux que Freud nom­mait primaires. La diachronie historique répète ainsi sur le temps la même procédure de fabrication d’une instance permanente que l’on trouve à l’œuvre dans l’édification du Moi ou du corps social.

Mais noter cela est beaucoup trop peu. Il est temps de dire qu’une telle remarque ne peut être faite qu’au prix de l’abandon complet du nihilisme hégélien. Si nous sommes repassés par Hegel, c’est alerté par l’usage de ce concept de Hemmung, concept central de la théorie freudienne des névroses et de la culture, mais qui, quand on le rencontre sous la plume du maître dialecticien rend une sorte d’hommage anticipé et vite oublié à la puissance positive des pulsions. Il aura beau nous répéter que le désir est en son essence négatif, destructeur, qu’il anéantit ce qu’il vise et ce qu’il habite, reste qu’il lui faut bien distinguer entre deux négativités, celle supposée du désir, et celle, nom­mée inhibition, qui sera dite conserver ce qu’elle détruit. Si la deuxième est le secret de la perma­nence, c’est au prix de l’inhibition de la première. Mais pourquoi le redoublement de la négation inverse-t-il la nature de ses effets? Qu’est-ce qui est inhibé dans le mouvement pulsionnel pour donner lieu à l’instance-fantasmagorique du Moi-Histoire-Capital? Est-ce sa puissance destructrice, ou sa puissance tout court, sa force? Qu’est-ce qui est prélevé sur la libido et rabattu en instance? Certes pas la néga­tivité, mais l’intensité.

Quand on veut noyer sa libido, on l’accuse de nihilisme. Mais si nihilisme il y a, c’est dans le rabattement et dans la formation de la Potenz. Le nihilisme est l’inhibition, la dépres­sion, la dépréciation et l’appréciation, le calcul d’intérêt, la diachronie, le clivage. Et la seule question est, non pas celle du redoublement de la négation, cette petite merveille d’horlogerie spéculative, mais au contraire de ce qu’il y a d’affirmatif dans l’instance que produit l’inhibition même, dans l’Instance négativante, dans le capital. La question est celle de la réserve énergétique. Il faut cesser de critiquer le capital comme aliénateur, c’est rester dans la sphère du négatif, serait-il révisé par Marx. Car la réserve est positivement pulsionnelle.

Le capital est en un sens un prêt de rien, puisque le quantum d’énergie dont le désir se cré­dite en prêtant ou investissant, c’est celui qu’il prélève sur lui-même et réserve dans le procès d’inhibition. Mais ce prêt n’est pas rien. Il ouvre aux investissements libidinaux, serait-ce sous les espèces du désir inhibé, de la valeur de la loi du marché, etc .., de nouvelles possibilités d’actualisation; il n’augmente pas seulement le pou­voir, il augmente aussi la puissance; il déchaîne le désir en même temps qu’il le dégrade. Sous les signes morts, comptables, producteurs et extinc­teurs de dettes, qu’il met en circulation, d’autres tenseurs agissent, singuliers, aventureux, créateurs: signes de rien, passages d’intensité. La diachronie est assurément la domination de la sinistre pré­voyance; mais elle est aussi la marque ou l’écho dans la chronologie des procès secondaires de la rencontre de l’instance historique avec quelque chose qui vient au devant d’elle et ne vient pas d’elle, de l’imprévu, de l’événement.

Si le capital n’était qu’aliénation, il ne serait que mort, mort aux deux sens possibles de l’aliénation: hégélien, où la mort est la vie de l’esprit, où le faux est le moment de l’iné­galité dans le devenir-vérité de la substance, où donc mort et vie sont indissociables, et même indis­cernables sauf au point de vue du tout, et alors le capital est la mort en tant qu’il est aussi la vie du tout; et mort au sens marxiste, qui est rousseauiste, au sens où la puissance naturelle (liberté, force de travail, etc …) est déchue en civilisation, désintensifiée ou désauthentifiée, captée à des fins suspectes, dévoyée -et le capital est alors la menace mor­telle exercée par un pouvoir fourbe et arbitrairement méchant. Or, ni l’un ni l’autre n’est vrai: la mort capitaliste n’est pas une face d’un processus dialectique (ce que prétend la social-démocratie …), et pas non plus l’œuvre de la domination d’un grand Scélérat, prêtre, despote, banquier (ce que prétend le complotisme, qui est donc l’ombre portée de la social-démocratie). La mort moderne est l’inhibition du désir, son rabattement, sa mise en réserve et sa dépense anticipée, et tout cela est un dispositif libidinal toujours, un dispositif d’accélé­ration des accomplissements de désir, qu’on a appelé progrès, développement.

Ce dispositif offre les traits de temporalité rationnelle que l’on connaît: calendrier, comptabilité des échéances, intérêts composés, etc …, lesquelles supposent la ligature de l’atemporalité pulsionnelle dans le double réseau de la distribution des postes présent-passé-futur, et de la composition des investissements libi­dinaux en quantités additionnables et annulables.

On peut maintenant détecter quelque chose comme une aliénation: cette mort non-mort n’est pas la vie, mais la survie.

On n’y opère que par des signes échangeables, les singularités en sont exclues comme l’inappréciable; le futur lui-même, l’événe­ment, l’étrange y sont négociables. L’image du capi­taliste -qui n’est pas quelqu’un, mais que presque chacun de nous est pour partie, en tant que tout désir s’instancie, s’instanciait naguère encore, en ce dispositif de pouvoir- cette image est la figure de la mort par inhibi­tion. Le capitaliste est toujours déjà mort, c’est pourquoi il ne meurt pas. Son temps se reproduit lui-même identique à soi: toute con­sommation est une production, toute destruction un potentiel d’investissement, et toute mort un simple petit déplacement sur place de l’instance du Pré­sent (dit, ironiquement) Vivant -en même temps que toute produc­tion est destruction et tout investissement dépense. Son temps est comme le caoutchouc d’une fronde: les prélèvements financiers sont des retraits d’énergie permettant, réinvestis, des gains d’énergie et des avances de jouissance. Le capitaliste est un mort-vivant, au milieu des symboles de pouvoir et des icônes de force. Le cercle noir de la mort est toujours repoussé, l’horizon est toujours différé, calcul sans fin, permanence qui n’est plus permanence de rien, mais simple perduration.

Quelques installations de Chistophe Boltanski: Faire son temps, Fosse (un opéra dans un parking), Personnes