3 Cum resurget creatura

Nora Archold, l’épouse de Charles, ressentait quelque gêne à cause de ses cheveux roux. Bien qu’ils fussent naturels, elle s’imaginait que les gens la soupçonnaient de se teindre. Après tout, elle avait quarante-deux ans, et beaucoup de femmes plus âgées choisissaient de devenir rousses. Je les aime comme ça, chérie, affirma Dewey. Je t’assure que tu te fais des idées pour rien. -Oh! je suis tellement inquiète, Dewey. -Inquiète de quoi? Ce n’est pas comme si tu l’abandonnais, tu le sais parfaitement. -Mais j’ai l’impression de mal agir.

Dewey s’esclaffa. Nora fit la moue, sachant que cette expression lui seyait particulièrement. Il tenta de l’embrasser, mais elle le repoussa et continua à préparer ses bagages … une des multiples choses qu’elle aimait faire. Garnir une valise était beaucoup plus un rite qu’une nécessité pratique: un après-midi dans les magasins, et elle pouvait disposer de toute une garde-robe fournie par reprostat si elle voulait s’en donner la peine. Mais elle aimait ses vieux vêtements, dont beaucoup étaient des originaux. La différence entre un original et une copie au reprostat était impossible à déceler, même sous l’objectif d’un microscope électronique. Nora n’en éprouvait pas moins une vague méfiance à l’égard des copies, comme si elles demeuraient par trop évidentes aux yeux d’autrui, donc de moindre valeur. Nous étions unis depuis plus de vingt ans, Charlie et moi. Tu devais n’être qu’un enfant à l’époque où j’étais déjà une femme mariée. Nora secoua la tête en signe de pitié pour la faiblesse des femmes. Et je ne connais même pas ton nom de famille. Cette fois, elle laissa Dewey l’embrasser.

Et je n’agis pas non plus très bien à son égard à elle, insista Nora. Elle va être obligée de se contenter de toutes les horreurs que je traînais depuis si longtemps.Sois raisonnable, chérie. D’abord tu t’en fais pour lui, et maintenant c’est pour elle. Tiens, je vais te dire: dès que je serai à la maison, je ferai au reprostat un autre Galaad qui viendra la sauver des griffes du vilain vieux dragon. Nora le regarda avec méfiance. Galaad … alors c’est ça ton nom de famille? -Allez, presse-toi, ordonna-t-il. Je voudrais que tu sortes pendant que je m’occupe de ça. L’autre … Je ne veux pas que tu la voies … Dewey eut un gros rire. Il emporta la valise jusqu’à la voiture où il s’installa pour attendre. Nora l’observa par la baie vitrée. Puis elle promena une fois de plus un regard mélan­colique à travers le living-room.

Dans la salle de reprostation, elle déverrouilla le volet Personnel aménagé sur le tableau des icônes. C’était Charles qui avait eu l’idée de faire archétyper son propre corps par le reprostat. Son cœur qui fonctionnait mal pouvait lâcher à tout moment, et un archétype personnel valait mille fois mieux qu’une assurance sur la vie. Il équivalait en quelque sorte à l’immortalité. Bien entendu, Nora aussi avait été archétypée par la même occasion. C’était en octobre, sept mois après la fermeture de la banque, mais il semblait que la chose datait d’hier. Déjà le mois de juin! Avec Dewey auprès d’elle, Nora se sentait capable de boire moins. Elle actionna le bouton marqué Nora Archold. Des lettres lumineuses apparurent en rouge sur le tableau: Phosphore insuffisant. Elle gagna la cuisine, fouilla dans les tiroirs du buffet pour y trouver le flacon voulu et revint le déposer dans l’alimenteur situé à la base de la machine. Le reprostat ronronna, puis s’arrêta après un déclic sec. Nora en ouvrit timidement la porte.

Nora Archold -en chair et en os- gisait dans la machine. Elle formait une masse inerte, dans la position même où Nora (Nora l’infidèle) s’était trouvée, ce fameux jour d’octobre, quand on l’avait archétypée. Nora dégagea son double du reprostat et le traîna jusque dans la chambre conjugale. Elle se demanda un instant si elle ne laisserait pas un mot pour expliquer ce qui était arrivé: les raisons qui la poussaient à partir avec un étranger rencontré la première fois l’après-midi seulement. Mais là-bas, dans la rue, Dewey klaxonnait avec impatience.

Tu as peur? -Non. Et toi? -Pas quand tu me tiens la main. Jude l’enlaça de nouveau. On pourrait continuer comme ça, et puis tout se gâterait. On deviendrait vieux, on s’engueu­lerait, on se ficherait l’un de l’autre. Je ne veux pas que ça nous arrive. Tu crois que ça sera pareil pour eux que pour nous? -Ça ne devrait pas faire de différence. -C’était si beau, murmura Jessy. -Maintenant? demanda Jude. -Maintenant, acquiesça-t-elle. Il l’aida à s’asseoir au bord du dématérialiseur et prit place à côté d’elle. L’ouverture était tout juste assez grande pour leurs deux corps. La main de Jessy étreignit les doigts de Jude. Le signal convenu. Ils se laissèrent glisser d’un même mouvement dans la machine. Il n’y eut pour eux aucune douleur physique -rien que l’arrêt total de toute conscience. Les atomes furent immédiatement libérés de leurs liens chimiques. Ce qui avait été Jude et Jessy n’était plus maintenant que des compléments de matière élémentaire emmagasinés dans le reprostat. A partir de ces atomes on pouvait recréer n’importe quoi: des vivres, des vêtements, un canari, tout ce dont la machine possédait déjà un archétype -y compris un autre Jude et une autre Jessy.

Dans la pièce voisine, Jude et Jessy dormaient côte à côte. L’effet du penthotal commençait à se dissiper. Un des bras de Jude reposait en travers de l’épaule de Jessy, à l’endroit même où la Jessy récemment désintégrée s’était allongée avant de les quitter. Jessy remua. Jude bougea la main. Tu sais quel jour on est? murmura-t-elle. Hmm? -Ça commence, fit-elle. C’est le début de notre dernier jour. -Il n’y en aura jamais d’autre pour nous, chérie. Elle se mit à fredonner: Maintenant, maintenant, maintenant à jamais …

C’était au crépuscule que Charles Archold préférait contempler la façade. Les soirs de juin comme celui-ci (au fait, n’était-on pas plutôt en juillet ?), le soleil couchant caressait Maxwell Street et venait éclairer le groupe sculpté du fronton: une déesse du Commerce à la poitrine généreuse, qui brandissait une corne d’abon­dance allégorique d’où sortait une cascade de fruits tombant dans les mains tendues de l’Industrie, du Travail, du Transport, de la Science et de l’Art. Archold passait lentement devant la façade (décidément, le moteur de la Cadillac fonctionnait de plus en plus mal!) et il fixait d’un regard absent le bout rougeoyant de son cigare, quand il s’aperçut du coin de l’œil que le Commerce avait été décapité. Il s’arrêta.

Saul Leiter

Thomas Disch, 1964