1 Solvet saeclum in favilla

C’était au crépuscule que Charles Archold préférait contempler la façade. Les soirs de juin comme celui-ci (mais était-on bien en juin?), le soleil couchant caressait Maxwell Street et venait éclairer le groupe sculpté du fronton: une déesse du Commerce à la poitrine généreuse, qui brandissait une corne d’abondance allégorique d’où sortait une cascade de fruits tombant dans les mains tendues de l’Industrie, du Travail, du Transport, de la Science et de l’Art. Archold passait lentement devant la façade (le moteur de la Cadillac avait encore des ratés, mais où donc trouver un bon mécanicien à l’heure actuelle?) et il fixait d’un regard absent le bout rougeoyant de son cigare, quand il s’aperçut du coin de l’œil que le Commerce avait été décapité. Il s’arrêta.

C’était contraire à la loi; c’était une dégradation, une insulte. Maxwell Street répercuta en échos sonores le bruit de la portière refermée à la volée et l’appel indigné d’Archold: Police! Une gerbe de pigeons effarouchés jaillit d’entre les jambes de l’Industrie, du Travail, du Transport, de la Science et de l’Art, et se dispersa au hasard des rues vides. Le directeur de la banque esquissa un sourire navré, bien qu’il n’y eût personne en vue pour le contraindre à dissimuler son désarroi. Quelque part dans le labyrinthe des rues du quartier financier, Archold entendait maintenant le tapage produit par un groupe de juvéniles Ménades qui approchaient. Un vacarme où se mêlaient trompettes, tambours et cris. Il s’empressa de boucler sa portière et grimpa le perron de la banque.

Les grandes grilles de bronze étaient ouvertes, de même que les portes de verre. Des écrans aveuglaient les fenêtres. Dans la pénombre, Archold fit l’inventaire. Les tables et tout le matériel avaient été entassés dans un coin, les moquettes arrachées du parquet, les cages des caissiers transformées en une sorte d’estrade contre le mur du fond. Archold manœuvra un commutateur. Le rayon d’un projecteur éclaira aussitôt d’une lueur bleue l’estrade improvisée, et Archold aperçut une batterie d’instruments à percussion. La banque avait été transformée en dancing. Venant du sous-sol, un ronronnement indiquait que le condi­tionneur d’air reprenait vie. Les machines semblaient vivre par leurs propres moyens.

Inquiet malgré lui du bruit de ses pas sur le sol dénudé, Archold se dirigea vers l’ascenseur derrière l’estrade impro­visée. Il voulut actionner le bouton de montée. Vainement. L’ascenseur demeura aussi immobile qu’un cercueil. Évidemment, on ne pouvait s’attendre à ce que tout fonctionne. Archold prit donc l’escalier jusqu’au troisième étage. En traversant la pièce de réception qui précédait son bureau -salle encore revêtue de ses tentures- il remarqua des canapés supplémentaires disposés le long des murs.

Une fine couche de poussière recouvrait la table de travail. Et un modèle déjà ancien de reprostat (vieux de cinq ans) trônait à côté de la table. Il se demanda si le reprostat était encore capable de fonctionner, tout en espérant naturellement le contraire. Il appuya sur le bouton bloc-notes des Icônes. Des lettres lumineuses rouges apparurent sur le voyant de contrôle: Carbone insuffisant. Le reprostat fonctionnait donc. Les lettres apparurent une seconde fois, comme pour insister. Archold fouilla dans un des tiroirs, y trouva une barre de carbone et l’introduisit dans l’alimenteur situé à la base de la machine. Il y eut un ronronnement assourdi et le reprostat fournit le bloc-notes demandé. Archold revint s’asseoir, ce qui eut pour effet de soulever un nuage de poussière. Il avait envie de boire quelque chose ou, à défaut (il se rappelait qu’il était un peu trop porté sur les spiritueux), de fumer. Son dernier cigare, il l’avait jeté dans la rue. En voiture il n’aurait eu qu’à presser un bouton, tandis qu’ici … Mais bien sûr! Son reprostat de bureau était également conçu pour produire sa marque de cigares favorite. Il actionna le bouton cigares. L’appareil ronronna et présenta un Maduro extra, tout allumé suivant les règles de l’art. Comment pouvait-on se mettre en colère contre les machines?

Ce n’était pas leur faute si le monde était chamboulé à ce point. Les seuls responsables étaient tous ceux qui faisaient mauvais usage des machines: les jouisseurs à courte vue qui se désintéressaient de l’économie de la nation tant qu’ils avaient leur langouste quotidienne, leur cave pleine des crus les meilleurs, leurs étoles d’hermine pour les soirées au théâtre et les … Mais fallait-il vraiment les blâmer, après tout? Il avait lui-même passé trente ans de sa vie à se comporter de façon identique, pour son seul plaisir -et celui de Nora. La différence venait, songeait-il en savourant l’arôme de son cigare (avant les reprostats, il n’aurait jamais pu s’offrir une telle marque à un dollar et demi, car il était gros fumeur), oui, la différence venait simplement du fait que certaines gens (comme lui, Archold) pouvaient profiter des meil­leures choses de la vie sans se laisser tourner la tête, alors que d’autres, la majorité en fait, en étaient incapables.

Plongé dans ses réflexions, il actionna machinalement le bouton pour obtenir un autre cigare, oubliant sur le cendrier poussiéreux celui qu’il était déjà en train de fumer. Le matin même il avait eu une dispute avec Nora. Tous deux se sentaient un peu patraques. Peut-être avaient-ils encore trop bu la veille au soir -car ils ingurgitaient vraiment beaucoup d’alcool ces derniers temps- mais il ne s’en souvenait pas.

Leurs propos avaient tourné à l’aigre, tandis que Nora se livrait à des plaisanteries verbales (et digitales) sur son ventre replet. Il lui avait rappelé que cet embonpoint était la conséquence de nombreuses années de travail à la banque, afin de lui procurer, à elle, la résidence, les robes, les manteaux, les fourrures et tous ces plaisirs coûteux et rares sans lesquels elle ne pouvait concevoir la vie.

Coûteux! Qu’y a-t-il donc de coûteux à l’heure actuelle? Tu as cinquante ans, mon petit Charles, et même un peu plus. Moi, je suis encore jeune … (elle avait quarante-deux ans, pour être exact) et je ne me sens nullement tenue de te garder accroché à mon cou comme un albatros. ll l’avait giflée, et Nora s’était enfermée dans la salle de bains. Il était alors parti prendre l’air en voiture. Il n’avait pas vraiment songé à passer devant la banque mais, la force de l’habitude agissant sur son esprit en colère, il s’était retrouvé là.

La porte du bureau s’entrouvrit légèrement. Mr. Archold? -Qui donc … Oh! entrez donc, Lester. Vous m’avez fait peur. Lester Tinburley, ancien gardien principal de la banque, s’avança à pas timides, tout en murmurant des Comment-allez-vous monsieur pleins de respect, ponctués de petits signes de tête à ce point dépourvus d’ostentation qu’il semblait couver une attaque de paralysie. Comme son ancien patron (qui portait un complet gris de coupe classique, frais sorti du reprostat le matin même), Lester arborait l’uniforme de ses fonctions: une combinaison rayée blanche et bleue, toute délavée à force de lessives. Les boucles noires de ses cheveux, qui rappelaient assez des grains de poivre, avaient été coupées court, ne formant plus qu’une mince épaisseur cendrée. A l’exception de quelques rides nouvelles, son visage de mulâtre ne différait en rien de celui que le directeur de la banque avait toujours connu. Quoi de neuf dans notre vieille maison, Lester? Tinburley balança la tête d’un air lugubre. Toujours ces gamins, monsieur. Rien moyen de leur faire comprendre. Avec cette diable de vie qu’ils mènent … Boire et danser tout le temps, et d’autres choses que je n’oserais jamais vous raconter, Mr. Archold. Archold esquissa un sourire compréhensif. Inutile de m’en dire plus, Lester. Tout ça, c’est le résultat de l’éducation qu’ils ont reçue … ou n’ont pas reçue.

Mr. Archold, les choses ont bien changé dans notre quartier. Je ne sais pas si vous seriez en sécurité dans votre bureau.

Ce bureau est le mien, et cette banque est la mienne. Ce n’est pas à vous de m’apprendre ce que je dois faire! La voix d’Archold, impérative, avait des intonations de trompette rouillée. C’est à cause de ces gosses, monsieur. Toutes les nuits ils viennent ici, maintenant. Je vous ferai sortir par le sous-sol. -Je sortirai d’ici comme j’y suis entré, Lester. Je pense que vous feriez mieux de vaquer à vos occupations. La paralysie de Lester sembla diminuer sous l’effet d’une médi­cation énergique. Sans ajouter un mot ni jeter un regard derrière lui, il quitta le bureau. Dès qu’il fut sorti, Archold actionna sur le reprostat le bouton boisson alcoolisée dans les icônes. Il lampa d’un trait son Scotch glacé, fourra le verre dans le dématérialiseur et appuya une nouvelle fois sur le bouton.

A suivre …

Patrick Joust