2 Viens, c’est l’aurore ! Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est prête !

Non! Le coq n’a point chanté! J’entends le grillon dans les sables et je vois la lune qui reste en place.

La tentation de Saint Antoine

La gnose devait bien recruter pour assurer son rayonnement. Doctrine sophistiquée, elle eut du succès principalement dans les milieux cultivés, attirant dans ses rangs tant des païens que des juifs et des chrétiens.

Les textes conservés montrent les diverses origines culturelles de ses maîtres à penser. Certains d’entre eux étaient nourris de spéculations philosophiques à la mode, notamment celles des moyen-platoniciens et des néoplatoniciens, héritiers et interprètes de la pensée de Platon. Quelques gnostiques avaient fréquenté l’école du philosophe Plotin, d’autres étaient très proches des spéculations du ju­daïsme mystique et ésotérique, où l’invocation du nom de Dieu se déclinait à travers celle de ses anges. D’autres encore, nés chrétiens, revisitaient le personnage du Christ pour en faire une entité détachée du monde et lui attribuaient un message secret, connu par la seule tradition gnostique. Ils se disaient les seuls vrais chré­tiens, opposés aux membres de l’Église.

La pensée des hérésiarques était diffusée par eux-mêmes ou par leurs disciples sur les routes de l’Empire et ses prin­cipales villes. Les œuvres polémiques des Pères ont conservé les noms des grands penseurs de la gnose et, plus rarement, ceux de leurs propagateurs.

Quelques femmes ont franchi la barrière de l’oubli: de la belle vierge inspirée Philoumène, muse du maître Apellès, à l’entreprenante caïnite de Carthage qui excéda Tertullien par son enseignement sur le baptême. D’autres femmes ont fait partie du rang des adeptes: les riches Romaines à la robe frangée de pourpre, séduites par les propos symboliques de Marc le Mage; la femme anonyme, qui vécut avec lui une expérience d’union mystique aboutissant à la prophétie (selon Irénée); la noble Flora, destinataire d’une lettre doctrinale de Ptolémée (selon Épiphane). À ces femmes fortunées, s’ajoutent ici et là des femmes d’une classe plus humble, comme l’épouse d’un diacre chrétien qui suivit Marc le Mage dans ses pérégrinations en Gaule Chevelue.

Pendant des siècles, les œuvres des Pères de l’Église ont constitué la source d’information la plus complète sur la gnose et ses adeptes. Les réfutations qu’ils écrivirent contiennent des extraits de textes gnostiques et des résumés des différentes doctrines. On compte, parmi les grands controversistes, Irénée de Lyon (Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, écrite entre 180 et 185), le Pseudo-Hippolyte de Rome (Réfutation de toutes les hérésies, début du IIéme siècle), et Épiphane de Salamine (Panarion, du grec la boîte à remèdes, vers la fin du IVéme siècle). D’autres écrivains chrétiens se sont engagés contre la gnose: Tertullien, Clément, Origène. Mentionnons aussi, en mi­lieu païen, le philosophe Plotin et son élève Porphyre. Dans l’école romaine de Plotin, il y avait des gnostiques, dont les théories furent jugées inacceptables.

À partir de la fin du XVéme siècle, on décou­vrit des textes composés par les gnostiques eux-mêmes. Ils sont tous écrits en copte, langue parlée en Égypte à l’époque chrétienne. Un codex sur parchemin provenant d’Égypte, fut acheté vers 1750 par A. Askew, un médecin féru d’antiquités. Il est conservé au British Museum. En 1773, un voyageur écossais, J. Bruce, acquit, près de Thèbes en Haute-Égypte, un codex en papyrus de 156 pages, contenant deux traités gnostiques: c’est le manuscrit d’Oxford (ou codex Bruce); il date de la même époque que l’Askewianus. Le codex de Berlin est égale­ment de provenance égyptienne. Découvert au début du XXéme siècle, il contient quatre traités.

En 1945, on dégagea, en Haute-Égypte, à Nag Hammadi, une entière bibliothèque gnostique. Treize codices en papyrus, pour un ensemble de 53 traités gnostiques, étaient enfouis dans une jarre, retrouvée dans une grotte du massif du Djebel El Tarif, surplombant le Nil.

Cette dé­couverte sensationnelle a rénové en profondeur la recherche sur la gnose. Les co­dices, confectionnés au milieu du IVéme siècle, pouvaient appartenir à une communauté gnostique implantée sur les rives du Nil. Les textes conservés sont des traductions coptes d’écrits à l’origine composés en grec et désormais perdus, qui remontent aux IIéme et IIIéme siècles, période des grandes controverses de l’Église contre les gnostiques. Des évangiles, des apocalypses, des lettres et des homélies -genres littéraires alors à la mode- ainsi que des traités philosophiques et des exposés mythologiques consti­tuent la riche palette de ce corpus.

Jacqueline Scopello et Enki Bilal

Écrits apocryphes chrétiens

La bibliothèque de Nag Hammadi

La Gnose est-elle actuelle? Bien sur, encore et toujours, éternellement, d’une mauvaise éternité, puisqu’elle prétend nous faire sortir de l’espace et du temps. Contresens démoniaque (Vous serez comme des Dieux!): l’espace et le temps ne sont pas des prisons, des sensations, des Idées, mais le seuil nécessaire de l’Être, Emmanuel Kant a clarifié, ou laïcisé, ce qu’on a toujours su: la condition du Singulier est la dissémination innombrable de la poussière des multivers …

On ne se convertit pas à la Gnose, on se souvient. Cette réminiscence est-elle donnée à tous? A une élite trans-temporelle de Supérieurs Inconnus? A une race biologiquement définie? Ou aux militants et dirigeants politiques de la modernité, ceux qui connaissent les Lois de la nature, de l’Histoire? Le phénomène de sécularisation, qui est censé marquer la société occidentale, ne correspondrait pas à une véritable coupure avec la gnose … Juste à un transfert de ses valeurs.

Le Traité d’Irénée, une des plus belles œuvres théologiques de tous les temps, est disponible en ligne.