Jacob prit la pierre où il avait reposé la tête …

Forme dégradée de la prophétie, le rêve n’en entretient pas moins avec la prophétie, et plus largement avec la Parole divine, et donc avec le Texte où cette parole est consignée, d’étranges rapports de similitude: comme elle, il est souvent allégorique, et ambigu; comme elle, il est double et mêlé; comme elle, surtout, il demande à être interprété.

Mais au-delà de ces rapports de similitude, il en est un autre, plus intime, et plus complexe, dont rend bien compte le long développement consacré au rêve par le chapitre X du traité Berakhot du Talmud de Babylone. Car le Texte biblique peut par lui-même devenir objet de rêve, ou fournir du rêve la juste interprétation, ou donner au rêveur le moyen d’infléchir en un sens positif l’annonce que son rêve contient.

José de Ribera, un prince de la Nuit: Le songe de Jacob

L’on peut ainsi rêver de voir écrit un simple mot, rêver qu’on lit un verset, ou même rêver qu’on voit un livre entier. L’interprétation du rêve devient alors interprétation du texte, et si le rêve a valeur prophétique, c’est sans doute d’abord parce que le texte qu’il donne à voir a valeur prophétique. L’on peut aussi rêver d’objets, de lieux, d’images, dont la signification symbolique est fournie par un verset biblique. Rêver d’un fleuve, d’un oiseau ou d’une marmite est signe de paix, parce qu’il est écrit en Isaïe: J’envoie vers elle la paix comme un fleuve (66, 12), Comme l’oiseau plane en l’air, ainsi Dieu étend sur eux sa protection (31, 5), et Éternel, pour nous tu prépares (tu cuis) la paix (26, 12). Ainsi la parole prophétique consignée dans la Bible donne-t-elle sens, et valeur authentique, au rêve du rêveur. Mais elle peut aussi l’aider à modifier le sens de son rêve. Ainsi, à la vue d’un fleuve dans un songe, le rêveur devra se lever de bonne heure et dire le verset d’Isaïe déjà cité: J’envoie vers elle la paix comme un fleuve, avant que cet autre verset, lui aussi d’Isaïe, lui vienne en tête: Si l’oppression accourt comme un fleuve (49, 19).

Là, l’invocation d’une parole prophétique, loin de seulement révéler le sens du rêve fait, lui impose ce sens: la parole du prophète est plus forte que le rêve lui-même, sa récitation quasi rituelle, et volontaire, par l’homme réveillé, compte plus que l’image qui s’est présentée, malgré lui, et dans l’ambiguïté, à l’esprit de l’homme endormi. La précellence de la parole prophétique, la précellence du Texte sur le rêve, en dépit de leur homologie, et de l’intimité qui les rapproche, se trouvent ainsi indirectement, mais fortement affirmées. La prophétie de l’homme qui s’éveille sera moins dans le rêve qu’il aura fait que dans le verset biblique qui lui viendra à l’esprit: S’éveiller et avoir un verset qui vous tombe dans la bouche, voilà une petite prophétie, Berakhot 55b

J.-C. Attias

Vallée des Merveilles: pierre, échelle

Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des demeures; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête.

Mathieu, 8-19

N’oublions pas la suite de l’histoire: Après son réveil Jacob prit la pierre dont il avait fait son chevet, l’érigea en stèle et versa de l’huile au sommet. Jacob prit la pierre: la pierre où il avait reposé la tête pour dormir, dormir d’un sommeil visité par des Esprits. Par des esprits qui vont et viennent, du ciel à la terre et de la terre au ciel. Du futur au passé, du passé au futur. D’Israël aux nations et des nations à Israël.

Cette pierre n’a pas été rejetée sur le bord du chemin. Elle n’a pas non plus été dressée et adorée. Elle a été érigée en autel, pierre plate: le Royaume est indiqué par des choses, comportements et actions, de tous les jours et de toutes les nuits.