2 Les clowns tueurs et le Covid

Avec le grotesque, il s’agit de manifester l’inévitabilité du pouvoir, qui doit pouvoir fonctionner dans toute sa rigueur lorsqu’il est disqualifié. Or si gouverner, c’est prévoir, tout gouvernement est discrédité par principe depuis la révolution darwinienne. Celle-ci a montré que la vie n’est pas programmable, sinon dans les mythes positiviste jumeaux du bolchévisme et du nazisme. Il a fallu pour s’en apercevoir un peu de temps empirique et surtout quelques pandémies. En effet:

Un virus met en lumière le phénomène de la sélection naturelle, et en quelques semaines. Toute réplication virale fait des erreurs de copie qu’on appelle des mutations. Parfaitement aléatoires, strictement imprévisibles, non déterministes, elles vont produire des mutants. Le mutant s’adapte, et celui qui s’adapte le mieux et le plus rapidement fera disparaître le virus originel. Simplement parce qu’il se reproduit plus vite puisqu’il est plus… contagieux! Mais alors, se dit le politique, comment va-t-on faire? Les experts sont formels: il n’y a pas de réponse [Louis d’Hendecourt]

Si le bouffon est si fort, c’est qu’il tire sa légitimité du discrédit avéré de l’action politique. Berlusconi, Bolsonaro, Trump, Johnson, demain Le Pen, Zemmour, ou quelque autre pitre, dont l’apparition est aussi imprévisible que celle d’un virus mutant, ramassent les enjeux ..: gesticulant au premier plan, usant de “fake news” et de provocations, le grotesque assure son emprise non pas par la rationalité, la tradition ou le charisme, chers à Max Weber et aux étudiants de Sciences-Po (peut-être pas vraiment à leurs professeurs …), mais par la transgression symbolique et la bouffonnerie.

Hanouna Président!

Cependant ces bouffons ne pourraient accéder au sommet des États et s’y maintenir s’ils n’étaient pas entourés, soutenus, délégués, par une nouvelle sorte de conseillers: des informaticiens de choc maîtrisant données et algorithmes.

Et c’est là que réside l’aspect important et novateur de La tyrannie des bouffons.

La démonstration de l’auteur, Christian Salmon, s’appuie sur un travail méticuleux de recherches, menées dans plusieurs pays, et sur des exemples précis. On découvre des personnages aussi inquiétants que leurs maîtres-clowns, dont ils sont les vrais maîtres, et inconnus du grand public: des geeks, capables d’exploiter les potentialités politiques du Web et de canaliser vers les urnes, et plus encore vers le spectacle télévisuel, la colère sociale. C’est cette alliance entre pitre et technocrate, entre bouffon et informaticien, qui permet à la tyrannie des paillasses de prospérer. Sous le désordre apparent du carnaval, la rigueur des algorithmes, résume l’essayiste.

Carnaval? Nous pouvons oublier les Saturnales et les festivités du Mardi gras: le carnaval, quand il est perpétuel, n’est plus festif et subversif, mais monstrueux. La figure d’Arlequin a toujours eu cette ambivalence. Le Novlangue orwellien a quelque chose de bouffon …

Algorithmes? Ils ne modélisent pas, pour le programmer, le comportement des virus, ce qui est impossible, mais celui des gens.

Le pouvoir est là pour veiller quoiqu’il en coûte à la vie des consommateurs-producteurs, immobilisés, captés-captivés-capturés par les Télécrans. Matrix. La question est alors de savoir ce que devient la Volonté Générale, soit la recherche du bien commun … Eh bien elle se régénère: le bio-pouvoir, au moment même où il se déploie dans son évidence, du fait de la pandémie, entre en crise profonde, du fait de la pandémie. Et la pratique démocratique se réinvente tous les jours, en se liant à la Terre plutôt qu’aux évaluations, chiffrages et normes concernant un homme hors-sol, imaginaire.

En attendant, les clowns tueurs ont encore de belles nuits devant eux.